Le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) estime que le ministère des Transports du Québec doit en dire davantage sur ce qu'il prévoit faire sur ses routes de l'Est du Québec exposées à l'érosion et à la submersion côtières. Selon ce que rapporte Radio-Canada, le ministère n'aurait pas fourni suffisamment de détails sur les travaux qu'il souhaite réaliser, d'où la recommandation d'une plus grande transparence.
La remarque peut sembler technique. Pour quiconque habite la Gaspésie, elle ne l'est pas. Sur une bonne partie de la péninsule, la route 132 est coincée entre la falaise et le golfe. Elle reste souvent l'unique voie reliant les villages entre eux, et ces villages aux hôpitaux, aux écoles et aux services.
Ce que le BAPE reproche au ministère
Le cœur de la critique, telle que Radio-Canada la résume, tient en une phrase : le ministère n'aurait pas précisé assez clairement la nature des interventions qu'il envisage sur son réseau côtier. Le BAPE a pour mandat d'éclairer la décision gouvernementale en examinant les répercussions environnementales et sociales d'un projet. Quand les interventions sont décrites de façon trop générale, l'exercice devient difficile. On évalue alors une intention plutôt qu'un chantier.
Pour bien mesurer la portée du reproche, il faut rappeler que les solutions possibles face à la mer sont très différentes les unes des autres. On peut aménager un enrochement, qui fige le trait de côte mais peut accélérer l'érosion des plages voisines. On peut recharger une plage en sable ou en gravier, une approche plus douce mais à reprendre régulièrement. On peut rehausser la chaussée, ou encore déplacer la route vers l'intérieur des terres, ce qui suppose des expropriations et de nouveaux tracés. Chacune de ces options a ses coûts, ses effets sur les milieux naturels et ses conséquences pour les propriétaires riverains.
Savoir laquelle sera retenue, à quel endroit et à quel moment, change donc tout. C'est précisément cette information que le BAPE juge insuffisante.
Une précision s'impose : la liste exacte des tronçons visés et la formulation intégrale des recommandations figurent dans le rapport du BAPE. Nous n'avons pas pu les vérifier en détail pour cet article. Les riverains et les élus municipaux ont tout intérêt à consulter ce document directement.
La 132, une route qui n'a pas de plan B
Dans bien des régions, une route coupée oblige à un détour de quelques minutes. En Gaspésie, un tronçon emporté ou fermé peut isoler une communauté entière, ou imposer des détours de plusieurs dizaines de kilomètres par l'arrière-pays, quand un tel chemin existe.
La région garde en mémoire plusieurs épisodes marquants. La tempête du 6 décembre 2010 a frappé durement le littoral de l'Est du Québec. Elle a endommagé des résidences et des infrastructures routières, du Bas-Saint-Laurent jusqu'à la Gaspésie. À Percé, la promenade du bord de mer a été ravagée par les tempêtes de l'hiver 2016-2017, puis reconstruite selon une approche qui misait sur une recharge de plage plutôt que sur un simple mur. Ces événements ont montré à quel point le réseau routier côtier est vulnérable, et à quel point les choix d'aménagement sont lourds de conséquences.
Les chercheurs qui étudient les côtes du Saint-Laurent, notamment à l'Université du Québec à Rimouski, décrivent depuis des années une dynamique inquiétante. Des hivers plus doux réduisent la couverture de glace qui protégeait autrefois les rivages pendant les tempêtes. Combinée à la hausse du niveau marin, cette tendance expose davantage les berges. Pour un ministère qui gère des centaines de kilomètres de routes en bordure de mer, la question n'est plus de savoir s'il faudra intervenir, mais où, comment et dans quel ordre.
Aux Îles-de-la-Madeleine, la situation est comparable. La route 199, qui relie plusieurs îles de l'archipel, emprunte par endroits des cordons dunaires étroits, particulièrement sensibles aux tempêtes.
Pourquoi la transparence n'est pas un détail
Le manque de précision que relève le BAPE a des effets concrets bien au-delà du processus d'évaluation.
Pour un propriétaire dont la maison borde la 132, savoir si le tronçon devant chez lui sera enroché, rehaussé ou déplacé influence directement la valeur de sa propriété, ses assurances et ses projets de rénovation. Faut-il investir dans une nouvelle toiture si la route sera déplacée dans dix ans, et la maison peut-être avec elle?
Pour une municipalité, l'enjeu touche l'urbanisme, les réseaux d'aqueduc et d'égout souvent enfouis sous ou le long de la route, ainsi que la planification des services d'urgence. Une petite municipalité gaspésienne dispose de moyens limités. Si elle ignore les intentions du ministère, elle risque d'investir au mauvais endroit, ou de retarder des décisions nécessaires.
Pour les entreprises, notamment dans le tourisme, qui dépend largement de la route du tour de la Gaspésie, et dans la pêche, qui exige l'accès aux quais et aux usines, la prévisibilité du réseau routier conditionne les investissements.
Enfin, il y a la question de la confiance. Lorsque des décisions aussi structurantes se prennent sans que les citoyens en connaissent les paramètres, le risque est grand de voir s'installer un sentiment d'être mis devant le fait accompli. La recommandation du BAPE rappelle qu'une évaluation environnementale est aussi un exercice démocratique : les personnes touchées doivent pouvoir comprendre ce qui est proposé pour s'exprimer en connaissance de cause.
Ce que les riverains et les municipalités peuvent attendre
À la lumière de la critique du BAPE, plusieurs attentes paraissent légitimes pour les Gaspésiens et les Madelinots.
D'abord, une cartographie claire, tronçon par tronçon, des secteurs jugés prioritaires. Cette carte devrait indiquer le niveau de risque et l'échéance prévue des interventions. Sans échéancier, un plan reste une liste de souhaits.
Ensuite, une description de la solution envisagée pour chaque secteur : protection sur place, adaptation de la chaussée ou relocalisation. Et, si possible, les raisons de ce choix. Les citoyens peuvent accepter des décisions difficiles lorsqu'ils en comprennent la logique.
Il faudrait aussi une réponse franche à la question la plus délicate : y a-t-il des secteurs où le ministère n'entend pas protéger la route à long terme? Parler de laisser la mer reprendre ses droits reste tabou. Pourtant, la clarté vaut mieux qu'un silence qui prolonge l'incertitude.
Les municipalités devraient également être associées plus tôt au processus, et non seulement consultées une fois les options arrêtées. Elles connaissent le terrain, les usages locaux et les contraintes de leurs propres infrastructures.
Enfin, un mécanisme de mise à jour publique serait utile. L'érosion évolue, les tempêtes redessinent la côte, et les priorités changent. Une information publiée une fois puis laissée en l'état perd vite sa valeur.
La suite
Les recommandations du BAPE ne lient pas le gouvernement. Elles pèsent toutefois dans la décision finale et dans le débat public. Il appartient maintenant au ministère des Transports de préciser ses intentions et au gouvernement de trancher.
Pour les communautés qui vivent au rythme des marées et des tempêtes d'automne, la question dépasse largement le cadre administratif. Elle touche à l'avenir concret de villages dont la route est à la fois la rue principale, le lien avec le reste du monde et, parfois, la dernière ligne avant la mer.
