Saguenay–Lac-Saint-Jean

Rue du Boisé à Chicoutimi : le BEI examine une intervention policière survenue sept heures avant la découverte d'un corps

Une femme de 38 ans a été retrouvée morte à Chicoutimi. Le BEI se penche sur un appel au 911 de la nuit, classé sans suite par le SPS, tandis que la SQ mène l'enquête criminelle.

Rue du Boisé à Chicoutimi : le BEI examine une intervention policière survenue sept heures avant la découverte d'un corps

Lundi 2 novembre, une rue résidentielle de Chicoutimi, au sud du boulevard du Royaume, est fermée par un périmètre de sécurité. Derrière les banderoles, une femme est morte. Mais c'est une autre histoire, plus discrète, qui a poussé le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) à dépêcher six enquêteurs : celle de la nuit qui a précédé.

Deux interventions, une même adresse

Selon la chronologie du BEI rapportée par Radio-Canada, un appel au 911 est placé peu avant 1 h 30, le 2 novembre. Il signale une personne qui se trouve dans un véhicule stationné devant un domicile de la rue du Boisé et qui a besoin d'assistance. Des agents du Service de police de Saguenay (SPS) se rendent sur place, entrent en contact avec un individu ainsi qu'avec l'auteur de l'appel, puis mettent fin à leur intervention.

La radio Planète Radio, qui reprend le communiqué du BEI, situe l'appel à 1 h 24. Le même média précise que les informations demeurent préliminaires et formulées au conditionnel : les policiers « se seraient rendus » sur les lieux. Il s'agit donc d'une version des faits encore à confirmer.

Vers 9 h, des policiers sont de nouveau appelés rue du Boisé. Le Quotidien rapporte qu'un citoyen signale alors la présence d'une personne en état de crise. Les policiers constatent la mort suspecte d'une femme de 38 ans dans une résidence de la rue. L'homme en crise, un individu dans la quarantaine connu des policiers selon plusieurs médias, est maîtrisé puis transporté au centre hospitalier de Chicoutimi, a expliqué la porte-parole du SPS, Caroline Darveau, à Noovo Info.

Une première version lacunaire

C'est ce qui explique l'ouverture du dossier au BEI. Radio-Canada souligne qu'au moment des premières communications du SPS aux médias, lundi, aucune mention n'a été faite de l'intervention de la nuit. La porte-parole affirmait alors qu'il était trop tôt pour relier l'homme en crise et la femme retrouvée morte.

Ce décalage n'est pas nécessairement le signe d'une volonté de cacher quoi que ce soit : en début de journée, un corps de police concentre ses communications sur l'événement en cours, et le lien entre deux appels distincts n'est pas toujours établi d'emblée. Mais il illustre précisément pourquoi la loi québécoise confie à un organisme extérieur le soin de reconstituer la séquence. Ce n'est pas au service concerné de décider quelle partie de son intervention mérite d'être examinée.

Le BEI précise lui-même son mandat : il enquête chaque fois qu'une personne, autre qu'un policier en service, décède, subit une blessure grave ou est blessée par une arme à feu utilisée par un policier lors d'une intervention ou durant sa détention. Ici, la question n'est pas de savoir si les policiers ont causé la mort, mais si leur intervention nocturne a un lien avec elle et si elle a été menée correctement.

Deux enquêtes, deux questions distinctes

Le dossier se divise en deux volets qu'il importe de ne pas confondre.

Le premier est criminel. Une enquête parallèle a été confiée à la Sûreté du Québec, dont l'unité des crimes majeurs a pris le relais du SPS lundi après-midi. Mardi matin, selon Le Quotidien, la SQ n'avait procédé à aucune arrestation et poursuivait son enquête sur ce possible meurtre, d'après la porte-parole Nancy Fournier. Radio-Canada rapporte par ailleurs que le SPS n'écartait pas, lundi, un possible lien avec le crime organisé, et que son Groupe d'intervention en violence urbaine, créé en mars 2025, était sur les lieux. Aucun élément public ne permet toutefois, à ce stade, d'étayer cette piste.

Le second volet est celui du BEI, qui examine le travail policier. Son rôle est de reconstituer les faits et de transmettre son rapport au Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP), qui décide ensuite s'il y a lieu de porter des accusations. Lors d'une enquête précédente à Saguenay, en 2022, un porte-parole du BEI avait résumé la démarche à Radio-Canada : établir la séquence exacte des événements, sans tirer de conclusions ni formuler de recommandations.

Autrement dit, l'enquête du BEI ne dira pas si la mort de la femme aurait pu être évitée. Elle établira ce que les policiers ont vu, fait et décidé entre 1 h 24 et 9 h, et le DPCP jugera si cela soulève une responsabilité criminelle. Les chances d'une telle issue demeurent faibles, comme le montrent les précédents.

Un précédent récurrent à Saguenay

Ce n'est pas la première fois que le BEI se penche sur des interventions du SPS où une personne est morte après un contact avec la police sans que celle-ci ait directement causé le décès.

En décembre 2023, le BEI a ouvert une enquête après qu'une personne eut été trouvée morte dans une résidence de Chicoutimi, au lendemain d'une entrevue avec le SPS dans le cadre d'une enquête, à l'issue de laquelle elle avait été libérée sans condition. Radio-Canada notait à l'époque qu'il s'agissait de la deuxième enquête du BEI en un mois à Saguenay, la première concernant un étudiant d'origine guinéenne abattu par des policiers le 29 novembre. Le BEI a depuis fermé le dossier du 14 décembre 2023, à la suite de la décision du DPCP de ne pas porter d'accusation contre les policiers.

En août 2022, un homme de 39 ans arrêté dans un dossier de violence conjugale avait tenté de s'enlever la vie en cellule. Il avait été libéré après sa comparution, puis était décédé après être retourné chez lui. Le BEI avait relevé, dans son bilan, qu'un policier témoin n'avait pas rédigé son compte rendu de manière indépendante, comme l'exige le règlement, et avait écrit au directeur du SPS à ce sujet. Le DPCP n'avait toutefois pas porté d'accusation.

Ces dossiers n'ont pas les mêmes circonstances que celui de la rue du Boisé. Ils montrent néanmoins un schéma : une intervention policière qui se termine sans arrestation ou sans prise en charge, puis un décès quelques heures plus tard. C'est dans cette zone grise, entre le jugement sur le terrain et la protection des personnes vulnérables, que se joue l'enjeu de l'enquête actuelle.

Ce qu'on ignore encore

Plusieurs questions restent sans réponse publique, et il serait imprudent de les trancher.

On ignore qui était la personne en détresse dans le véhicule à 1 h 24, et si elle est liée à l'homme en crise de 9 h ou à la victime. Les médias ne sont pas unanimes sur l'heure précise de la découverte du corps : Radio-Canada et Planète Radio parlent de 9 h, alors que CKAJ évoque 10 h 10 ou 10 h 15 selon les versions. Ces écarts sont courants dans les premières heures d'un dossier, mais ils rappellent que la chronologie officielle reste à établir.

On ne sait pas non plus ce que les policiers ont observé lors de leur première visite, ni les motifs pour lesquels ils ont mis fin à leur intervention. Ce point précis est le cœur du mandat du BEI. Quant au sort de l'homme hospitalisé, aucune accusation n'a été confirmée publiquement au moment d'écrire ces lignes.

Un quartier, un deuil, et une enquête longue

Pour les résidents de la rue du Boisé, le déploiement du poste de commandement, de la police de Saguenay et de la SQ a été spectaculaire. Le SPS a indiqué qu'il ne subsistait aucun danger pour les résidents, qui devaient présenter une preuve d'adresse pour accéder à leur rue. Radio-Canada rappelait aussi mardi que le périmètre était toujours en place en avant-midi.

La suite sera plus lente. Les enquêtes du BEI se comptent habituellement en mois : dans le dossier du 28 novembre 2023 à Saguenay, par exemple, le rapport a été transmis au DPCP le 23 avril 2024, soit près de cinq mois plus tard. Il faudra ensuite attendre la décision du poursuivant, puis un bilan public du BEI.

D'ici là, deux responsabilités se superposent : celle de faire la lumière sur la mort d'une femme de 38 ans, ce qui relève de la SQ, et celle de vérifier si une intervention policière qui a précédé ce drame a été conduite dans les règles, ce qui relève du BEI. Les deux enquêtes avancent en parallèle, et c'est la confrontation de leurs conclusions qui permettra, un jour, de répondre à la question que se posent déjà bien des Saguenéens : que s'est-il passé cette nuit-là, et aurait-on pu le prévoir ?