Saguenay–Lac-Saint-Jean

Saint-Ludger-de-Milot sans épicerie : quand la dernière tablette du village se vide

La fermeture du seul commerce alimentaire de Saint-Ludger-de-Milot force ses résidents à rouler une demi-heure pour un litre de lait. Un cas isolé? Pas vraiment, au Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Saint-Ludger-de-Milot sans épicerie : quand la dernière tablette du village se vide

Il y a des fermetures qui ne font pas de bruit. Un affichage collé sur la porte vitrée, quelques allées qu'on vide tranquillement, un congélateur qu'on débranche. Puis le village se réveille un matin sans commerce alimentaire. C'est ce qui vient d'arriver à Saint-Ludger-de-Milot, petite municipalité de la MRC de Lac-Saint-Jean-Est, dont l'épicerie a baissé le rideau. Radio-Canada, qui a révélé l'information, résume la nouvelle réalité en une phrase brutale : pour faire leurs courses, les résidents doivent désormais prendre la route pendant une trentaine de minutes.

Trente minutes, sur papier, ça se supporte. Dans la vraie vie d'un village de quelques centaines d'habitants perché à la lisière de la forêt boréale, au bout d'un rang qui file vers la Péribonka et les territoires de chasse, c'est un changement de régime.

Une demi-heure de route, mais pas pour tout le monde

Le premier réflexe, quand on annonce la fermeture d'une épicerie de village, c'est de calculer la distance. Le vrai calcul est ailleurs : qui peut la parcourir, et à quel prix?

Un ménage avec deux véhicules, deux adultes en emploi et un congélateur au sous-sol absorbe le choc. Il fera une grosse commande hebdomadaire à Alma ou ailleurs, il achètera peut-être moins cher au bout du compte, et il ronchonnera surtout contre l'essence. Une personne âgée qui ne conduit plus la nuit, ou plus du tout, se retrouve dans une situation tout autre. Même chose pour une famille monoparentale sans auto fiable, pour un travailleur saisonnier sans permis, pour quelqu'un qui sort d'une chirurgie.

Pour ces gens-là, l'épicerie du village n'était pas un commerce. C'était une infrastructure. Et son remplacement — le covoiturage informel, le voisin qui rapporte des choses, l'enfant adulte qui vient une fois par semaine de Saguenay — repose entièrement sur des solidarités privées, non financées, non garanties. Le jour où le voisin déménage, le système tombe.

S'ajoute un effet moins visible : la qualité de l'alimentation. Quand on fait l'épicerie une fois aux dix jours, on achète moins de frais et plus de conserves, de surgelés, d'aliments ultratransformés qui se conservent. Les travaux en santé publique sur les milieux à faible accès alimentaire pointent tous dans la même direction : l'éloignement ne coûte pas seulement du temps et de l'essence, il déplace le panier d'épicerie vers le moins périssable.

Pourquoi la dernière épicerie ferme toujours

La mécanique est presque toujours la même, et elle n'a rien à voir avec la mauvaise volonté des propriétaires.

Un petit commerce de village achète en petit volume, donc à un prix unitaire plus élevé qu'une bannière nationale. Il doit ensuite vendre plus cher pour survivre. Ses clients, qui voient l'écart de prix, font leur grosse commande en ville et gardent le magasin local pour les dépannages : le pain oublié, le lait du dimanche. Le chiffre d'affaires s'effrite, les marges aussi, et le propriétaire finit par travailler soixante-dix heures par semaine pour un revenu que personne n'accepterait ailleurs.

À cela s'ajoute la question de la relève. Beaucoup de ces commerces appartiennent à des gens qui approchent de la retraite après vingt ou trente ans derrière le comptoir. Vendre une épicerie rurale peu rentable, avec des équipements de réfrigération à remplacer et un bâtiment vieillissant, relève parfois de l'impossible. Le commerce ne ferme pas parce qu'il a échoué : il ferme parce que personne ne reprend.

Enfin, la pression sur les coûts s'est intensifiée depuis quelques années. L'électricité, l'assurance, le transport de marchandises vers les secteurs éloignés, la main-d'œuvre : chaque ligne du budget a monté. L'inflation alimentaire, que les candidats de la circonscription de Chicoutimi identifiaient récemment comme la préoccupation dominante des électeurs selon Radio-Canada, ne frappe pas que les consommateurs. Elle écrase aussi les détaillants dont le volume est trop faible pour être négocié.

Un symptôme régional, pas une anecdote locale

Ce qui rend le cas de Saint-Ludger-de-Milot significatif, c'est qu'il s'inscrit dans une séquence. Partout au Saguenay–Lac-Saint-Jean, les petites municipalités périphériques ont vu se retirer, une couche à la fois, les services qui justifiaient qu'on y reste : la caisse devenue un guichet, puis plus de guichet; le bureau de poste réduit; l'école primaire fusionnée; la station-service fermée; le dépanneur transformé en épicerie de fortune, puis fermé à son tour.

Chaque retrait est présenté comme une décision d'affaires isolée, rationnelle prise séparément. Mise bout à bout, la série produit autre chose : une érosion de l'habitabilité. Et cette érosion a un effet boule de neige. Une famille qui hésite à s'installer regarde la distance jusqu'à l'épicerie. Un aîné qui songe à vendre sa maison fait le même calcul. Le village perd des habitants, donc des clients, donc des services.

Cette inquiétude n'est pas théorique dans la région. À Roberval, une centaine de citoyens se sont réunis récemment pour des États généraux sur l'avenir de la ville, une consultation rapportée par Radio-Canada, signe que la question de la vitalité des milieux de vie du Lac-Saint-Jean est posée publiquement, et pas seulement dans les plus petites municipalités.

Les solutions existent, mais elles demandent du monde

Le modèle qui fonctionne le mieux ailleurs au Québec est celui de la coopérative de solidarité : les citoyens deviennent membres, capitalisent le commerce, siègent au conseil, et acceptent collectivement qu'un petit magasin de village ne dégagera jamais les marges d'une grande surface. Plusieurs villages québécois ont sauvé leur dernier commerce alimentaire de cette façon, souvent en le combinant à d'autres fonctions : essence, quincaillerie de base, comptoir postal, café, point de service municipal. Le mot-clé est la mutualisation : un seul bâtiment, un seul employé, plusieurs missions.

D'autres avenues sont testées : les commandes groupées livrées une fois par semaine depuis une épicerie de la ville voisine, les points de dépôt réfrigérés, les circuits courts avec les producteurs du coin, le transport collectif adapté qui inclut un arrêt épicerie dans son trajet.

Toutes ces solutions ont un point commun : elles exigent un noyau de bénévoles solides, un appui municipal réel et un financement de démarrage. Or ce sont précisément les ressources qui manquent dans les municipalités de quelques centaines d'âmes, où les mêmes dix personnes siègent déjà sur tous les comités.

Un enjeu qui remonte jusqu'à la campagne électorale

La fermeture survient dans un contexte régional où l'avenir économique des petites communautés du Nord du Lac-Saint-Jean est déjà sur la table. De passage à Dolbeau-Mistassini, le chef libéral Pablo Rodriguez — dont Radio-Canada rapportait l'engagement à moderniser le régime forestier dès la première année d'un mandat — s'adressait justement à des communautés dont la base économique dépend de la forêt. Or c'est cette base qui détermine, en bout de ligne, combien de familles resteront assez nombreuses pour faire vivre une épicerie.

Car c'est bien le fond du dossier. On ne sauve pas un commerce alimentaire avec une subvention ponctuelle si le village perd des ménages chaque année. Et on ne retient pas des ménages dans un village où il faut prévoir une heure de route aller-retour pour acheter du lait.

Saint-Ludger-de-Milot n'a pas seulement perdu un magasin. La municipalité a perdu un point de rendez-vous, un babillard, un endroit où l'on constate qu'une personne âgée n'est pas passée depuis trois jours. Ce genre de service ne figure sur aucun bilan financier. Il ne devient visible que le jour où il disparaît.