Économie

Sous la surface de Wall Street, près de 40 % des titres du S&P 500 sont en marché baissier

Les grands noms de la technologie font tenir l'indice, mais près de 40 % de ses composantes ont reculé d'au moins 20 % par rapport à leur sommet de 52 semaines. Des analystes y voient des occasions, pas un consensus.

Sous la surface de Wall Street, près de 40 % des titres du S&P 500 sont en marché baissier

Les indices boursiers ont ceci de trompeur qu'ils peuvent afficher une santé éclatante pendant qu'une bonne partie de leurs membres souffrent. C'est le constat que dresse MarketWatch : la bonne tenue d'ensemble du S&P 500 reflète le poids considérable des quelques géants situés au sommet de l'indice, tandis que, sous la surface, près de 40 % des titres qui le composent ont perdu au moins 20 % par rapport à leur sommet des 52 dernières semaines. Or, une baisse de 20 % depuis un plus haut est précisément la définition courante d'un marché baissier. Autrement dit, ce qui ressemble à un marché en bonne forme est, pour une large part de ses composantes, un marché en difficulté.

Un indice pondéré, donc concentré

Pour comprendre l'écart, il faut rappeler comment le S&P 500 est construit. L'indice est pondéré par la capitalisation boursière : plus une entreprise est grosse, plus elle pèse dans le calcul. Quelques groupes, surtout des valeurs technologiques liées à l'intelligence artificielle, représentent à eux seuls une part démesurée du total. Lorsqu'ils progressent, l'indice grimpe, même si des centaines d'autres sociétés stagnent ou reculent.

C'est ce que traduit le portrait dressé par MarketWatch : une performance globale solide, portée par le haut du classement, et une base beaucoup plus fragile. Dans un indice équipondéré, où chaque titre compterait pour la même fraction, le tableau paraîtrait nettement moins reluisant. La statistique des 40 % ne dit pas que le marché s'effondre ; elle dit que la hausse est étroite, ce qui est un autre type de risque.

Des analystes qui flairent des occasions

L'article de MarketWatch ne s'arrête pas au constat. Il recense dix titres, parmi ceux qui ont chuté d'au moins 20 %, pour lesquels les analystes de Wall Street voient un potentiel de rebond pouvant aller jusqu'à 81 %. Il faut lire ce chiffre pour ce qu'il est : un écart entre un cours actuel et un objectif de cours moyen fixé par des analystes, pas une prévision garantie. Ces objectifs sont révisés en continu, et ils ont une fâcheuse tendance à suivre les cours plutôt qu'à les devancer.

La preuve en est que les mêmes courtiers qui entrevoient des gains ailleurs coupent aussi leurs attentes. Selon Investing.com, UBS a ramené à 18 $ son objectif de cours pour WillScot, en raison de préoccupations liées aux marges, et à 18 $ également celui de Six Flags, cette fois à cause d'inquiétudes sur la fréquentation. Ces deux exemples illustrent bien la logique d'un marché baissier « de sélection » : les titres ne reculent pas tous pour la même raison, et ce qui ressemble à une aubaine peut être le reflet d'une dégradation réelle de l'activité.

Pourquoi cette fracture compte

Un marché étroit est plus vulnérable aux chocs. Si les quelques titres qui portent l'indice trébuchent, il n'y a pas de relais derrière eux pour amortir la chute. C'est précisément l'inquiétude que MarketWatch relaie dans un autre dossier : les valeurs liées à l'IA subissent de nouveau des pressions cette semaine, et la douleur pourrait s'aggraver après les élections de mi-mandat américaines du 3 novembre, selon l'analyse publiée par le média. Le scénario évoqué, celui d'une victoire démocrate qui changerait la donne politique et réglementaire pour le secteur technologique, reste une hypothèse d'analystes, non un fait acquis.

Les tendances de la semaine vont dans le même sens. Investing.com signale que les contrats à terme du S&P 500 progressent légèrement, mais que la semaine s'annonce perdante, dans un climat où pèsent à la fois les dépenses colossales consacrées à l'intelligence artificielle et les incertitudes sur la trajectoire des taux de la Réserve fédérale américaine. Les investisseurs se demandent donc deux choses à la fois : ces investissements massifs dans l'IA seront-ils rentables, et la banque centrale américaine va-t-elle continuer d'assouplir sa politique monétaire ?

Le signal encourageant des taux

Tout n'est pas sombre pour autant. Un analyste technique de Jefferies, cité par MarketWatch, voit dans le rebond de jeudi un développement encourageant. Son raisonnement : la baisse des taux commence à susciter de la demande pour le reste du marché, c'est-à-dire pour les titres situés sous le petit groupe de valeurs technologiques dominantes. Selon lui, cela préparerait le terrain à une remontée d'ici la fin de l'année.

Cette thèse est au cœur de l'intérêt pour les titres en marché baissier. Des taux plus bas allègent le coût de l'endettement des entreprises et rendent leurs bénéfices futurs plus attrayants à actualiser, ce qui profite en général aux sociétés plus petites, plus cycliques ou plus endettées, justement celles qui ont le plus souffert. Si l'élargissement du marché se confirmait, une partie de ces 40 % de titres déprimés pourrait regagner du terrain, sans que les géants de la technologie aient à mener seuls la danse.

Ce scénario est toutefois conditionnel. Il suppose que les taux continuent de reculer, que l'économie ne ralentisse pas au point de mettre à mal les bénéfices et que les inquiétudes sur l'IA ne dégénèrent pas en repli généralisé. Aucune de ces trois conditions n'est assurée.

Lire les objectifs de cours avec prudence

Pour l'investisseur, la leçon est double. D'abord, un titre qui a perdu 20 % ou plus n'est pas automatiquement bon marché : il peut l'être, ou il peut simplement refléter des perspectives qui se détériorent, comme dans les cas de WillScot et de Six Flags évoqués plus haut. Ensuite, un potentiel de hausse de 81 % calculé à partir d'un objectif d'analyste est un point de départ pour la recherche, pas une promesse. Les écarts les plus spectaculaires sont souvent les plus risqués, car ils signalent à la fois un cours très déprimé et une grande incertitude sur l'avenir de l'entreprise.

De façon plus large, le cas du S&P 500 rappelle qu'un indice n'est qu'une moyenne pondérée, et qu'une moyenne peut masquer des réalités très contrastées. Que près de 40 % de ses composantes soient en territoire baissier alors que l'indice lui-même se porte bien est le symptôme d'un marché à deux vitesses. Que cette dispersion se résorbe par le haut, grâce à un élargissement de la reprise, ou par le bas, si les géants cèdent à leur tour, c'est la question qui va occuper les marchés d'ici la fin de l'année.