Une rencontre de transition, mardi, dans l'édifice Honoré-Mercier, à Québec : le premier ministre élu du Québec, Paul St-Pierre Plamondon, et la première ministre sortante, Christine Fréchette, y ont discuté d'économie, d'emploi et de l'entente hydroélectrique de Churchill Falls avec Terre-Neuve-et-Labrador. C'est ce que rapporte Mon Témiscouata, qui précise que l'entretien s'est déroulé au ministère du Conseil exécutif, comme convenu entre les deux camps.
De tels entretiens relèvent de la mécanique ordinaire d'une alternance : le pouvoir sortant remet au pouvoir entrant l'état des dossiers en cours. Mais que Churchill Falls figure parmi les sujets abordés n'a rien d'anodin. Ce dossier dépasse la simple conversation de transition : c'est l'un des contrats d'énergie les plus étudiés, les plus contestés et les plus lourds de conséquences au Canada.
Ce que l'on sait de la rencontre
Les informations publiques demeurent limitées. D'après Mon Témiscouata, les deux responsables ont évoqué trois grands thèmes : l'économie, l'emploi et l'entente hydroélectrique conclue avec Terre-Neuve-et-Labrador au sujet de Churchill Falls. À partir de l'extrait dont nous disposons, nous ne pouvons pas affirmer ce qui a été décidé, ni quelles positions ont été arrêtées sur le fond. Une transition sert d'abord à informer, pas à trancher : les décisions appartiennent au gouvernement qui entrera officiellement en fonction.
Ce que l'on peut dire avec prudence, c'est que le simple fait de placer Churchill Falls à l'ordre du jour d'une première rencontre entre le gagnant et la sortante signale l'importance du dossier. Il se trouve au croisement de la politique énergétique, des relations interprovinciales et de la stratégie économique d'un gouvernement qui prend les rênes.
Pourquoi Churchill Falls pèse autant
Churchill Falls désigne une centrale hydroélectrique située au Labrador, sur le fleuve Churchill, et le contrat qui en régit la production. Mis en service dans les années 1960 et 1970, l'ouvrage fournit depuis lors, selon les termes d'une entente de très longue durée, une part considérable de son électricité à Hydro-Québec, à un prix fixé à l'origine et réputé très bas au regard des conditions actuelles du marché.
C'est précisément là que se situe la controverse. Du côté de Terre-Neuve-et-Labrador, on a longtemps dénoncé un contrat jugé déséquilibré, qui aurait privé la province de retombées plus substantielles tirées de sa propre ressource. Du côté de l'acheteur, on rappelle que l'accord reposait sur un partage des risques et des investissements à une époque où le projet était colossal et incertain. Ces deux lectures coexistent depuis des décennies et ont donné lieu à de multiples litiges et négociations.
À l'échelle mondiale, le cas est révélateur d'un problème que connaissent beaucoup de régions productrices d'énergie : que faire d'un contrat de très longue durée, signé dans un contexte économique révolu, quand la valeur de l'électricité propre a changé d'échelle ? La demande d'électricité décarbonée s'est accrue avec l'électrification des transports, du chauffage et de l'industrie, et avec l'essor des centres de données. Un mégawattheure qui valait peu hier vaut beaucoup plus aujourd'hui, ce qui attise toute discussion sur les prix et les volumes.
Un dossier à la jonction de deux gouvernements
Le cadre de cette rencontre explique aussi pourquoi le sujet a été évoqué. Une entente de cette ampleur ne se négocie pas en quelques semaines : elle s'inscrit dans le temps long, souvent par-delà les changements de gouvernement. Le pouvoir sortant a pu avoir engagé des discussions ou posé des jalons que le pouvoir entrant doit connaître avant de décider de les poursuivre, de les infléchir ou de les abandonner.
Il serait toutefois imprudent de prêter aux deux interlocuteurs des intentions que la source ne rapporte pas. Mon Témiscouata ne détaille pas, dans l'extrait connu, les propositions en discussion ni les échéances. On ne saurait donc ni confirmer l'existence d'une entente imminente, ni prédire son contenu. L'honnêteté commande de s'en tenir à ce qui est établi : le sujet a été abordé, au plus haut niveau, dès la phase de transition.
Économie et emploi : l'autre moitié de l'agenda
L'économie et l'emploi figurent aussi au programme, sans plus de précision dans la source. Dans un contexte international où les banques centrales ont dû composer avec des taux élevés et où de nombreux gouvernements font face à des contraintes budgétaires serrées, tout exécutif entrant hérite d'une marge de manœuvre étroite. Ce constat vaut bien au-delà du Canada : l'actualité française de ce même 13 octobre, par exemple, illustre à sa façon cette tension. Le Figaro rapporte que l'Inspection générale des finances s'alarme des « risques majeurs » d'une loi spéciale budgétaire prolongée, son représentant Jérôme Fournel évoquant un « stress financier » accru avec la flambée des taux d'intérêt. Les contextes diffèrent, mais le défi de gouverner sous contrainte financière est partagé.
Le lien entre énergie et emploi est, lui, direct dans de nombreuses économies : une électricité abondante et à prix prévisible attire l'industrie, soutient les projets de transformation et conditionne la compétitivité. C'est ce qui rend les contrats d'approvisionnement à long terme si stratégiques, et si politiques.
Un exemple parmi d'autres des tensions autour de l'électricité propre
La question de la valeur de l'électricité renouvelable traverse l'actualité économique mondiale. Le même jour, la presse spécialisée relayait l'entrée du géant américain des puces Nvidia au capital de la plateforme française Doctolib, annoncée par son patron Jensen Huang lors d'un point de presse à Paris, selon RFI. Le rapprochement entre ces deux nouvelles n'est pas direct, mais il éclaire un arrière-plan commun : l'intelligence artificielle et ses infrastructures consomment de l'énergie en quantité croissante, et les territoires qui disposent d'une production abondante et peu carbonée deviennent des atouts économiques à part entière.
Dans ce paysage, un contrat comme celui de Churchill Falls cesse d'être un simple dossier de relations entre deux provinces : il devient un actif dont la valeur se mesure à l'aune d'un marché de l'énergie en mutation rapide.
Ce qu'il faut surveiller
Plusieurs points mériteront l'attention dans les semaines à venir, à mesure que le nouveau gouvernement prendra ses fonctions :
- la position officielle qu'adoptera le premier ministre élu sur l'entente et sur la poursuite, ou non, des discussions avec Terre-Neuve-et-Labrador ;
- les éventuelles précisions sur le calendrier, que la source consultée ne fournit pas ;
- la manière dont la dimension économique et l'emploi seront articulés avec la politique énergétique dans les premières annonces du nouveau cabinet.
Pour l'heure, la rencontre de mardi relève de la passation de pouvoir : un échange d'informations, sans décision publique. Elle confirme néanmoins qu'un contrat signé il y a plus d'un demi-siècle demeure, en 2026, l'un des dossiers énergétiques les plus sensibles du pays, et que chaque nouvel exécutif doit désormais s'en saisir.
Les informations rapportées ici reposent sur le compte rendu de Mon Témiscouata ; nous ferons le point lorsque des détails supplémentaires seront rendus publics.
