Pendant trois décennies, les républicains ont façonné seuls l'école publique texane. Le 3 novembre, cette ère a pris fin. Selon MultiState, les démocrates ont battu le gouverneur sortant Greg Abbott, remporté tous les autres postes exécutifs à l'échelle de l'État et pris la Chambre des représentants du Texas pour la première fois en plus de vingt ans. Pour plus de cinq millions d'élèves du primaire et du secondaire, la question est maintenant très concrète : que va-t-il vraiment changer dans leurs écoles?
Une victoire bâtie sur l'école publique
La nouvelle gouverneure, Gina Hinojosa, est une ancienne présidente du conseil scolaire du district d'Austin. Selon The 74, elle a gagné en faisant campagne sur la promesse de « sauver » les écoles publiques du Texas. Le Houston Chronicle note qu'elle a canalisé la colère des électeurs à l'égard des bons d'études privés, du coût de la vie et des centres de données. Selon MultiState, elle l'a emporté d'environ sept points.
Le San Antonio Report souligne que les démocrates ont élu toute une brochette de candidats issus du milieu scolaire, dont le sénateur américain élu James Talarico, un ancien enseignant. L'élu démocrate Diego Bernal, membre du comité de l'éducation publique de la Chambre, en tire une conclusion claire : la Chambre se penchera sur le financement scolaire, la reddition de comptes, les examens STAAR et, « bien sûr », les bons d'études.
Le contexte national compte aussi. L'Associated Press, cité par PBS NewsHour, rapporte que le politologue Mark Jones, de l'Université Rice, attribue la vague démocrate d'abord à Donald Trump et à ses politiques. L'éducation n'a donc pas fait toute la victoire, mais elle en a été l'un des moteurs locaux.
Ce que la gouverneure peut faire seule
Le pouvoir d'une gouverneure texane est plus limité qu'il n'y paraît. Plusieurs de ses engagements sont inscrits dans la loi, et le Sénat de l'État reste aux mains des républicains, avec une majorité de 19 sièges contre 12 selon MultiState, même s'il sera présidé par la lieutenante-gouverneure démocrate Vikki Goodwin.
Le levier le plus immédiat est la direction de l'Agence pour l'éducation du Texas (TEA). Selon The 74, Gina Hinojosa a promis de congédier le commissaire Mike Morath dès son premier jour et de le remplacer par un éducateur. Le mandat de M. Morath arrive à échéance en janvier, le mois même de son assermentation. Le Texas Tribune précise toutefois que la personne nommée devra être confirmée par le Sénat, et que la Constitution de l'État exige l'appui des deux tiers de ses membres. Autrement dit, des sénateurs républicains auront leur mot à dire sur le prochain chef de l'éducation.
La gouverneure peut aussi nommer un nouveau président du Conseil de l'éducation de l'État, toujours avec l'aval du Sénat. Le poste est actuellement occupé par le républicain Aaron Kinsey.
Les prises de contrôle de districts scolaires
C'est l'un des dossiers les plus visibles. Selon le Dallas Morning News, une loi de 2015 oblige le commissaire à intervenir lorsqu'une école reçoit cinq cotes F consécutives. Il doit alors fermer l'école ou remplacer le conseil élu du district par un conseil de gestionnaires nommés par l'État. M. Morath a généralement choisi la seconde option, notamment à Fort Worth, à Lake Worth et à Houston.
Selon le Texas Tribune, sept districts sont sous tutelle depuis 2023. Abolir complètement ce mécanisme exigerait une modification législative. Mais The 74 note que la gouverneure disposerait d'une marge de manœuvre avec un nouveau commissaire. Il pourrait remplacer tout ou partie des gestionnaires en place. Il déciderait aussi du moment où les commissaires élus reprennent leurs fonctions. Le Dallas Morning News ajoute qu'un nouveau commissaire pourrait privilégier la fermeture d'écoles ciblées plutôt que la mise sous tutelle de districts entiers, et que M. Morath exigeait pour lever une tutelle un seuil bien supérieur à ce que la loi demande.
En pratique, des districts comme Houston, le plus grand de l'État, pourraient voir leur gouvernance changer sans qu'aucune loi ne soit votée.
Les bons d'études : le dossier le plus épineux
C'est sans doute le front le plus explosif. Le programme d'éducation par comptes d'épargne, adopté en 2025 et doté d'un milliard de dollars américains, verse environ 10 500 $ par an aux familles dont l'enfant fréquente une école privée, jusqu'à 2 000 $ aux familles qui font l'école à la maison et jusqu'à 30 000 $ pour les enfants handicapés, selon le Texas Tribune. Le bureau du contrôleur des finances comptait plus de 118 000 élèves bénéficiaires au 28 août, rapporte Fox 26 Houston.
Gina Hinojosa a promis d'y mettre fin. Elle ne peut cependant pas l'abroger seule. Elle peut opposer son veto à toute nouvelle loi et, selon The 74, utiliser son veto sur des postes budgétaires pour retirer le financement des comptes d'épargne lors de la prochaine session. Un veto ne peut être renversé que par un vote des deux tiers dans chaque chambre.
Le dilemme est réel, comme le relève un texte de Yahoo Actualités cité ici : avec près de 100 000 familles déjà inscrites et des centaines de milliers d'autres attendues, couper le robinet pourrait être plus difficile qu'il n'y paraît. Ce texte rappelle aussi que d'autres gouverneurs démocrates fraîchement élus, comme Rob Sand en Iowa, héritent de grands programmes du même type. La question dépasse donc largement le Texas : faut-il défaire le choix scolaire financé par l'État ou composer avec lui?
Un acteur discret entre aussi en scène. La nouvelle contrôleuse des finances, la démocrate Sarah Eckhardt, supervisera le programme et produira l'estimation des revenus qui fixe le plafond du prochain budget, selon Fox 26 Houston. Ses prévisions pèseront lourd dans le débat.
Fin des examens STAAR : une limite fédérale
La gouverneure a promis d'éliminer les examens STAAR « et ceux qui leur ressemblent », selon The 74. Or une loi fédérale limite sa marge. Le San Antonio Current rappelle que la loi Every Student Succeeds Act oblige les États à administrer des examens annuels de lecture et de mathématiques de la 3e à la 8e année, et une fois au secondaire.
Il y a aussi un détail de calendrier. Le Texas Tribune indique qu'en 2025, les législateurs ont déjà voté le remplacement du STAAR par trois examens plus courts, répartis au long de l'année, appelés Student Success Tool, que les élèves passeront dès l'an prochain. Mme Hinojosa s'y oppose, mais il faudrait que la Législature modifie la loi.
Elle veut aussi suspendre le système de cotes de A à F, qu'elle qualifie de « truqué » : c'est ce système qui déclenche les prises de contrôle. Selon le Dallas Morning News, elle veut travailler avec les élus pour le remplacer par une mesure qui ne repose pas sur des examens à enjeux élevés.
La religion en classe : une bataille qui se joue au Conseil de l'éducation
Le dossier religieux est sans doute le plus symbolique. En 2024, le Conseil de l'éducation a approuvé par 8 voix contre 7 le programme Bluebonnet Learning, qui intègre des récits bibliques en lecture et en langue pour le primaire. Il est facultatif, mais l'État offre 60 $ par élève aux districts qui l'adoptent, selon le Texas Tribune. En juin, selon Houston Public Media, le Conseil a aussi voté l'ajout de textes chrétiens aux lectures obligatoires, à compter de l'année scolaire 2030-2031. Une loi de 2025 exige en outre l'affichage des Dix Commandements dans les classes, selon MS NOW.
Ce que les démocrates peuvent changer, c'est la composition du Conseil. Selon News 4 San Antonio, il est divisé 7 contre 7, un démocrate devançant de moins de 600 voix pour un huitième siège. L'IBTimes précise qu'il s'agit du district 8, avec un écart de 564 votes, et qu'un recomptage est possible. Un républicain du Conseil, Brandon Hall, a promis d'utiliser tous les moyens de procédure pour ralentir un programme démocrate. Tant que le résultat n'est pas certifié, cette majorité reste provisoire.
Ce que cela change, et ce qui reste incertain
Le tableau est donc nuancé. À court terme, la gouverneure peut remplacer le commissaire de l'éducation, infléchir l'application des prises de contrôle et menacer les bons d'études par le veto. Pour le reste, elle devra négocier avec un Sénat républicain, où seule une majorité qualifiée peut confirmer ses nominations.
Le politologue Mark Rottinghaus, cité par le réseau Texas Newsroom, estime que l'éducation sera l'un des terrains où les électeurs jugeront le nouveau pouvoir. Un enseignant-chercheur de l'Université de Houston, Nancy Sims, s'attend aussi à ce que la question des impôts fonciers se mêle au financement des écoles en 2027.
En toile de fond, le financement reste le nœud. En 2023, Mme Hinojosa avait proposé de verser 40 milliards de dollars au réseau public, mais le gouverneur Abbott avait refusé toute hausse sans adoption des bons d'études, ce qui a laissé les districts sans nouveau financement de l'État cette année-là, selon sa biographie sur Wikipédia. Le cycle législatif de 2027 dira si l'alternance permet enfin de dénouer cet affrontement.
