Dans les bazars comme dans les petites boutiques de quartier, le même constat revient : les clients se font rares, les prix grimpent plus vite que les étiquettes ne peuvent être refaites, et la perspective d'une fermeture définitive s'installe. « On va faire faillite », confient des commerçants iraniens dans un reportage de France 24 consacré à l'effet de la guerre sur le quotidien économique du pays. Derrière cette phrase, c'est un modèle de survie, déjà fragilisé par des années de sanctions, qui vacille sous un nouveau choc.
Une économie déjà à bout de souffle avant la guerre
L'Iran n'aborde pas ce conflit en position de force. Les sanctions internationales pèsent depuis des années sur ses exportations, son accès au système financier mondial et la valeur de sa monnaie. Les commerçants, eux, ont appris à composer avec un rial instable, des approvisionnements incertains et des marges réduites à l'os.
Selon France 24, le conflit déclenché en février, à la suite d'attaques américano-israéliennes, et le blocus américain des ports du pays sont venus ajouter une couche de contrainte à une situation déjà précaire. Le média précise que l'économie iranienne était déjà « malmenée par des années de sanctions » : la guerre n'a donc pas créé la fragilité, elle l'a aggravée au point de menacer directement la survie de nombreuses petites entreprises.
Inflation et monnaie : le mécanisme de l'étranglement
Le chiffre le plus parlant est celui de l'inflation. D'après les données officielles citées par France 24, elle atteignait près de 90 % sur un an en septembre. Pour un commerçant, cela signifie que le prix de ce qu'il achète à ses fournisseurs peut changer d'une semaine à l'autre, voire d'un jour à l'autre, alors que le pouvoir d'achat de ses clients, lui, ne suit pas.
Les fluctuations erratiques du taux de change aggravent le problème. Dans une économie qui importe une part importante de ses biens intermédiaires et de consommation, une chute du rial renchérit mécaniquement tout ce qui vient de l'étranger. Le reportage de France 24 note que ces secousses ont fait grimper le coût des produits du quotidien, à commencer par l'alimentation.
Le piège est classique dans les économies sous forte inflation : le commerçant qui ne répercute pas la hausse de ses coûts perd de l'argent à chaque vente ; celui qui la répercute voit ses clients renoncer à acheter. Dans les deux cas, la marge fond, et le fonds de roulement avec elle.
Le blocus des ports : un goulot d'étranglement logistique
Le blocus américain des ports iraniens ajoute une dimension spécifique à cette crise. Une part substantielle du commerce extérieur d'un pays passe par ses installations portuaires. Quand ces voies sont entravées, les délais s'allongent, les coûts de transport et d'assurance s'envolent, et certains produits deviennent tout simplement introuvables ou accessibles uniquement par des circuits parallèles, plus chers.
Pour les détaillants, l'effet est double. Du côté de l'offre, les stocks se renouvellent difficilement et à des prix imprévisibles. Du côté de la demande, les ménages, confrontés à la flambée du coût de la vie, arbitrent en faveur de l'essentiel et délaissent tout le reste. C'est cette double pression, offre contrainte et demande qui s'effondre, qui explique le sentiment de faillite imminente décrit par les commerçants.
Une demande qui se contracte, des boutiques qui se vident
Le titre du reportage de France 24 résume le phénomène : c'est bien la chute de la demande qui inquiète le plus. Dans un contexte de guerre, les ménages repoussent les achats non indispensables, privilégient les stocks de produits de base et réduisent leurs dépenses de confort. Les vêtements, l'électroménager, les articles de décoration ou les cadeaux passent au second plan.
Cette contraction a un effet en cascade. Un commerçant qui vend moins réduit ses commandes, ce qui affecte ses fournisseurs, souvent de petits ateliers ou grossistes eux-mêmes sous tension. Les loyers commerciaux, les salaires et les charges, eux, continuent de courir. Faute de trésorerie, les fermetures se multiplient, et l'emploi informel, très répandu dans le commerce iranien, absorbe le choc sans filet de protection.
Ce que révèle ce dossier sur les économies sous contrainte
Le cas iranien illustre un mécanisme bien documenté : lorsqu'une économie cumule sanctions, conflit armé et instabilité monétaire, ce sont d'abord les acteurs les plus petits et les moins capitalisés qui encaissent. Les grandes entreprises, souvent proches de l'État ou adossées à des circuits protégés, disposent de leviers que le boutiquier du bazar n'a pas : accès aux devises, contrats publics, capacité de stockage.
Le reportage met ainsi en lumière une réalité que les statistiques agrégées masquent : une inflation de près de 90 % ne frappe pas tout le monde de la même manière. Elle est particulièrement brutale pour ceux dont les revenus sont fixes ou dépendent de la consommation courante, c'est-à-dire la grande majorité des salariés et des petits commerçants.
Des effets qui restent d'abord locaux
Il est utile de situer cette crise à sa juste échelle. Le conflit en Iran pèse lourdement sur l'économie iranienne, mais ses répercussions sur d'autres économies varient fortement. À titre de comparaison, la presse économique espagnole rapporte, d'après l'enquête du Banco de España sur l'activité des entreprises, que les sociétés du pays ont perçu au troisième trimestre un impact moindre du conflit en Iran sur la demande, nationale comme internationale, et sur leurs décisions d'investissement, selon Expansión. Autrement dit, ce que vivent les commerçants iraniens est avant tout une crise intérieure, concentrée là où se jouent les combats, les sanctions et le blocus.
Ce contraste souligne une asymétrie : les économies voisines ou éloignées peuvent ressentir des tensions sur les prix de l'énergie ou sur les échanges, mais c'est à l'intérieur même du pays visé que la destruction de valeur est la plus profonde et la plus durable.
Quelles perspectives pour les commerçants iraniens
Sans amélioration de la situation extérieure, les marges de manœuvre des commerçants restent minces. Une désescalade militaire et une levée, même partielle, des entraves portuaires pourraient soulager les chaînes d'approvisionnement et stabiliser le rial. Mais même dans ce scénario, la reconstitution du pouvoir d'achat des ménages prendrait du temps : une inflation aussi élevée érode durablement l'épargne et la confiance.
En attendant, les petits commerces survivent par des moyens de fortune : ventes à crédit, rationnement des stocks, repli sur quelques produits de première nécessité, abandon de certaines gammes. Autant d'ajustements qui préservent la boutique à court terme, mais qui ne règlent rien sur le fond.
C'est tout le sens du cri qui donne son titre au reportage de France 24. « On va faire faillite » n'est pas seulement l'expression d'une angoisse individuelle : c'est le signal d'un tissu économique de proximité, longtemps résilient, qui approche de son point de rupture.
