Le vieux duel entre le tramway et le troisième lien refait surface dans la dernière ligne droite de la campagne électorale québécoise, et il prend cette fois l’allure d’une querelle d’arithmétique. Selon Radio-Canada, le maire de Québec, Bruno Marchand, accuse le chef du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime, d’improviser en proposant de financer son projet de troisième lien entre Québec et Lévis à même les sommes destinées au tramway. Le maire résume sa critique d’une formule cinglante : son adversaire ne saurait tout simplement pas compter.
L’échange dépasse la simple joute verbale. Il touche au plus gros chantier de transport de la Capitale-Nationale, à la répartition de l’argent public entre route et transport collectif, et à la manière dont les partis tentent de séduire un électorat régional réputé imprévisible.
Ce que propose Éric Duhaime
Le chef conservateur fait du troisième lien un marqueur identitaire depuis plusieurs années. Opposant de longue date au tramway, il présente le lien routier entre les deux rives comme une réponse aux préoccupations des automobilistes de la région, en particulier ceux de la Rive-Sud et des banlieues qui se sentent oubliés par les grands projets de transport collectif.
Sa proposition, telle que rapportée par Radio-Canada, consiste à réorienter vers le troisième lien des fonds aujourd’hui associés au tramway. L’idée a l’attrait de la simplicité : plutôt que de chercher de nouveaux milliards, on déplacerait ceux qui existent déjà vers un projet jugé plus utile par une partie de l’électorat.
Pourquoi le maire parle d’improvisation
C’est précisément cette simplicité que conteste Bruno Marchand. Son argument tient en trois volets.
D’abord, l’argent du tramway n’est pas une enveloppe libre. Le projet repose sur un montage financier impliquant plusieurs ordres de gouvernement, dont une contribution fédérale provenant de programmes conçus pour le transport collectif. Ce type de financement ne se transfère pas librement vers une infrastructure routière. Promettre de réaffecter ces sommes suppose donc que les partenaires acceptent de les déplacer, ce qui est loin d’être acquis.
Ensuite, le tramway n’est plus un projet sur papier. Des contrats ont été octroyés et des travaux sont engagés dans les rues de Québec. Abandonner ou amputer le projet en cours de route entraînerait des coûts de résiliation, des pertes sur les sommes déjà dépensées et une nouvelle période d’incertitude pour les entreprises et les résidents touchés par le chantier. C’est sans doute le cœur du reproche : on ne récupère pas intégralement un budget dont une partie est déjà investie.
Enfin, les deux projets ne répondent pas au même besoin. Le tramway vise à structurer les déplacements à l’intérieur de la ville, le long d’axes très fréquentés. Le troisième lien concerne la traversée du fleuve. Les opposer comme s’ils étaient interchangeables relève, aux yeux du maire, davantage du slogan que de la planification.
Un dossier qui traverse les gouvernements
Pour comprendre la vigueur de l’échange, il faut rappeler que ni le tramway ni le troisième lien ne sont des idées neuves. Le projet de lien entre Québec et Lévis a été annoncé, redessiné, suspendu puis relancé à plusieurs reprises au fil des dernières années, au gré des études, des estimations de coûts et des humeurs électorales. Le tramway, de son côté, a lui aussi connu ses rebondissements, ses révisions budgétaires et ses remises en question, avant que la construction ne s’enclenche.
Cette instabilité a nourri un certain cynisme dans la région. Chaque campagne ramène les deux projets au premier plan, souvent sous forme de promesses dont le financement reste flou. En accusant Éric Duhaime de mal compter, Bruno Marchand cherche aussi à défendre la continuité d’un chantier qu’il porte politiquement depuis son élection et dont il ne veut pas qu’il devienne, encore une fois, monnaie d’échange électorale.
Il faut noter que le maire n’est pas candidat à cette élection provinciale. Son intervention n’en est pas moins stratégique : la Ville de Québec est partenaire du tramway, et tout gouvernement issu du scrutin devra composer avec elle.
La Rive-Sud, terrain sensible
Le débat se joue en bonne partie de l’autre côté du fleuve. À Lévis, les besoins de mobilité vers Québec sont au cœur des discussions sur le troisième lien. Or les données récentes suggèrent que le transport collectif y gagne aussi du terrain : Radio-Canada rapporte que la Société de transport de Lévis a enregistré un nouveau record d’achalandage, avec une hausse des déplacements de 3,9 % en 2025.
Ce chiffre ne tranche pas le débat. Il rappelle cependant que la mobilité de la Rive-Sud ne se résume pas à l’automobile, et que les usagers de l’autobus ont eux aussi intérêt à ce que les projets de part et d’autre du fleuve soient bien arrimés. La question de la connexion entre le réseau lévisien et le futur tramway de Québec demeure d’ailleurs un enjeu en soi, souvent éclipsé par la querelle autour du pont ou du tunnel.
Un électorat régional encore hésitant
Si le troisième lien revient avec autant d’insistance, c’est que les partis savent la région de Québec capable de faire basculer plusieurs circonscriptions. Les conservateurs y concentrent une bonne partie de leurs espoirs, et le troisième lien reste l’un de leurs arguments les plus mobilisateurs auprès d’une frange de l’électorat.
L’incertitude est palpable. Radio-Canada est allé à la rencontre d’électeurs de Charlevoix–Côte-de-Beaupré et y a constaté une indécision persistante à quelques jours du vote. Dans le même temps, l’analyse de fin de campagne proposée par Véronique Prince et Louise Boisvert sur les ondes de Radio-Canada pose ouvertement la question de l’issue : gouvernement majoritaire ou minoritaire?
Ce scénario n’est pas anodin pour les grands projets de transport. Dans un parlement minoritaire, un parti comme celui d’Éric Duhaime, même avec une poignée de sièges, pourrait voir son poids de négociation augmenter. Le troisième lien pourrait alors redevenir une monnaie d’échange, ce que redoutent manifestement les défenseurs du tramway.
Ce qu’il faut retenir
Au-delà de la petite phrase, la sortie de Bruno Marchand soulève une question légitime pour tout électeur de la Capitale-Nationale : d’où viendra réellement l’argent? Une promesse de réaffectation n’a de valeur que si l’on démontre que les fonds sont disponibles, transférables et non déjà engagés. Inversement, les partisans du tramway devront continuer de faire la preuve que le projet tient son budget et ses échéanciers.
Pour l’heure, une chose est claire : le chantier du tramway avance, le troisième lien demeure une promesse, et le résultat du scrutin déterminera lequel des deux récits s’imposera dans les prochaines années. Les citoyens de Québec et de Lévis, qui vivent quotidiennement les embouteillages comme les détours de chantier, attendent surtout des engagements chiffrés et vérifiables plutôt qu’un énième duel de slogans.
