Dans la grande région de Québec, peu de projets ont autant pesé sur les campagnes électorales qu'un ouvrage qui n'existe toujours pas. À une semaine du vote, le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, a tranché : un gouvernement péquiste ne réaliserait pas de troisième lien entre Québec et Lévis au cours du prochain mandat. Il l'a affirmé en entrevue avec l'animateur Bruno Savard, de Radio-Canada, lors d'un échange consacré aux priorités de sa formation en cas de victoire.
La déclaration n'a rien d'anodin. Elle survient au moment où les stratèges de tous les partis concentrent leurs efforts sur une région réputée pour ses bascules, et où chaque siège de la capitale et de sa couronne peut compter.
Une région où tout peut basculer
L'émission de Louise Boisvert, toujours à Radio-Canada, résumait l'enjeu en ce début de dernière ligne droite : la grande région de Québec présente une dynamique électorale qui lui est propre. Depuis une vingtaine d'années, elle a successivement porté l'Action démocratique du Québec, les libéraux, puis la Coalition avenir Québec (CAQ). Elle a aussi manifesté un fort attachement à des thèmes qui trouvent moins d'écho ailleurs, comme la taille de l'État, la fiscalité et la mobilité automobile.
Dans ce paysage, le troisième lien sert depuis longtemps de marqueur. Pour une partie des électeurs de la couronne, de Lévis ou de Chaudière-Appalaches, il symbolise la reconnaissance de leurs déplacements quotidiens et de leurs heures passées sur les ponts. Pour d'autres, notamment dans les quartiers centraux de Québec, il incarne au contraire un projet coûteux et peu compatible avec les objectifs de transport collectif et de lutte contre l'étalement urbain.
Promis, abandonné, relancé : un projet en montagnes russes
L'idée d'un nouveau lien routier à l'est des ponts existants circule depuis des décennies. Sous le gouvernement libéral de Philippe Couillard, un bureau de projet avait été mis sur pied pour étudier les options. C'est toutefois la CAQ qui en a fait une promesse phare lors de sa conquête du pouvoir en 2018.
Le projet a ensuite changé de forme à plusieurs reprises. On a d'abord présenté un vaste tunnel autoroutier reliant les deux centres-villes, dont la facture évoquée atteignait une dizaine de milliards de dollars. La version a ensuite été redimensionnée. Au printemps 2023, le gouvernement Legault a créé la surprise en renonçant au volet automobile : la ministre Geneviève Guilbault invoquait alors des données de circulation qui ne justifiaient plus l'ouvrage, dans un contexte marqué par la montée du télétravail. L'annonce a provoqué une onde de choc à Lévis et dans la couronne, où des élus caquistes se sont retrouvés sur la défensive.
Quelques mois plus tard, à l'automne 2023, le Parti québécois remportait la partielle de Jean-Talon, une circonscription de Québec jusque-là détenue par la CAQ. Dans la foulée, le gouvernement a remis le troisième lien sur la table et confié à CDPQ Infra le mandat d'analyser la mobilité de la région. Le rapport déposé en 2024 plaçait le transport structurant au cœur de ses recommandations, sans conclure que la congestion justifiait à elle seule un nouveau lien routier. Le gouvernement a néanmoins maintenu son intention de l'aller de l'avant, en invoquant d'autres arguments, notamment la sécurité et le développement économique.
Ce va-et-vient a laissé des traces. Pour bien des électeurs, le troisième lien est devenu moins un dossier d'ingénierie qu'un test de crédibilité : qui promet quoi, et qui tient parole?
Le pari péquiste : la clarté plutôt que l'ambiguïté
C'est précisément sur ce terrain que Paul St-Pierre Plamondon semble vouloir se placer. En écartant le projet pour le prochain mandat, il évite de s'engager dans une dépense majeure dont le coût et l'échéancier sont restés flous au fil des versions. Il envoie du même coup un signal de rigueur budgétaire, à l'heure où l'état des finances publiques occupe une place importante dans la campagne.
Ce souci de chiffrer les promesses s'inscrit dans un débat plus large. Une autre analyse de Radio-Canada, publiée pendant la même période, rappelait que les engagements des aspirants premiers ministres à réduire la taille de la fonction publique ont rarement produit les économies annoncées sans toucher aux services. Dans ce climat, refuser une promesse d'infrastructure de plusieurs milliards peut se présenter comme un gage de sérieux.
Le choix du PQ découle aussi de sa géographie électorale. Sa percée dans la capitale, amorcée avec Jean-Talon, repose largement sur un électorat urbain plus sensible au transport collectif et à l'aménagement du territoire. Un engagement flou sur le troisième lien aurait risqué d'y semer le doute, sans garantir de gains dans la couronne.
Le risque : la couronne et la Rive-Sud
Le revers de la médaille est évident. À Lévis, sur la Rive-Sud et dans certaines circonscriptions périphériques de la capitale, le troisième lien conserve une forte charge symbolique. Des électeurs qui passent chaque jour sur le pont Pierre-Laporte ou le pont de Québec pourraient percevoir cette position comme un désintérêt pour leur réalité. Le PQ s'expose ainsi à laisser ce terrain à des adversaires qui défendent le projet sans réserve.
Le pari repose donc sur un calcul : l'électorat de la région aurait à ce point vu le projet promis, abandonné et relancé qu'une position nette, même impopulaire auprès de certains, rapporterait davantage qu'une promesse de plus. Ce calcul reste à valider dans les urnes.
Où se situent les autres formations
Sur l'échiquier régional, le troisième lien a longtemps départagé clairement les partis. Le Parti conservateur du Québec d'Éric Duhaime en a fait l'un de ses chevaux de bataille dans la région de Québec, où il puise une bonne part de ses appuis. Québec solidaire s'y est historiquement opposé, au nom du transport collectif et de la lutte contre les changements climatiques. Le Parti libéral s'est lui aussi montré critique lors de la campagne de 2022. La CAQ demeure associée au projet, qu'elle a porté, suspendu puis relancé au pouvoir.
Les détails des plateformes de 2026 méritent toutefois d'être vérifiés au cas par cas, puisque plusieurs formations ont connu des changements de direction ou des ajustements de position depuis le dernier scrutin. Ce qui ressort, en revanche, c'est la ligne de fracture que la sortie de Paul St-Pierre Plamondon vient raviver. D'un côté, les partis qui misent sur le symbole du lien routier pour séduire la couronne. De l'autre, ceux qui parient sur la clarté budgétaire et sur une mobilité fondée sur le transport collectif.
Une semaine pour trancher
En réglant la question dès maintenant, le chef péquiste retire un angle d'attaque à ses adversaires, qui ne pourront pas lui reprocher d'entretenir le flou. Il leur offre aussi un argument tout trouvé auprès des électeurs de Lévis et de la couronne. D'ici le jour du vote, la bataille de Québec se jouera en partie sur cette question : un électorat souvent volatil récompensera-t-il la franchise, ou restera-t-il fidèle à un projet qui, malgré ses revirements, continue de nourrir les attentes de part et d'autre du fleuve?
