Quelques minutes de route à l'extérieur du territoire mohawk d'Akwesasne, des sites industriels bordent le périmètre de la communauté. C'est là, dans le nord de l'État de New York, que se joue un dossier qui dépasse largement la région : celui de l'installation de centres de données « hyperscale », ces complexes voués à l'infrastructure de l'intelligence artificielle, sur des terres que les communautés autochtones considèrent comme les leurs ou comme intimement liées à leur santé.
Un site industriel, une nouvelle vocation
Selon le reportage d'APTN News publié le 6 novembre, une ancienne aluminerie fonctionne aujourd'hui comme installation de minage de cryptomonnaie. Elle doit s'agrandir pour accueillir un centre de données hyperscale. Le projet est porté par North Country Colocation Services (NCCS), affiliée à New York Digital Investment Group (NYDIG), une société de services financiers liée au bitcoin, comme l'explique Data Center Dynamics.
Le site est l'ancienne usine de Reynolds Metals, à Massena, construite en 1958 puis acquise par Alcoa, qui a fermé la fonderie en 2014, rapporte la même publication spécialisée. Il bénéficie d'un accès à l'hydroélectricité de la New York Power Authority.
L'ampleur du projet est considérable. Selon North Country Public Radio, NCCS veut construire un complexe de 1,5 million de pieds carrés et de 635 mégawatts près du fleuve Saint-Laurent, ce qui équivaut à environ 70 % de l'électricité produite par le barrage Moses-Saunders. L'entreprise affirme depuis avoir revu sa copie : elle a retiré un troisième bâtiment et réduit le nombre de génératrices de secours de 316 à 124, d'après Data Center Dynamics. Un agrégateur de projets, Data Center Index, fait état d'une puissance révisée à 400 mégawatts, mais ce chiffre provient de l'entreprise et reste à confirmer dans les dépôts officiels.
NCCS promet un système de refroidissement en circuit fermé, qui ne prélèverait pas d'eau dans les cours d'eau locaux. Elle évoque jusqu'à 2 000 emplois de construction et environ 200 postes permanents, des chiffres relayés par North Country Public Radio.
Un territoire déjà marqué par la pollution industrielle
Pour comprendre la méfiance, il faut remonter à l'histoire des lieux. Massena compte trois grands sites fédéraux de dépollution le long du Saint-Laurent et de ses affluents, contaminés surtout par la production d'aluminium, rappelle le New York Almanack. Des résidents de la réserve ont dit lors d'une assemblée municipale, selon North Country Now, que le projet serait un maillon de plus dans une longue chaîne de projets industriels aux effets durables sur la communauté. Le même média note que des études ont lié les installations situées en amont de la réserve à des taux de cancer plus élevés, les BPC étant au cœur de ces travaux.
C'est dans ce contexte que s'inscrit le mouvement MUSH (Mohawks United in Safety and Health), que décrit APTN News. Ses membres se sont inspirés de MASH, Mohawks Agree on Safe Health, créé en 1981 au plus fort des effets environnementaux et sanitaires subis par la population. Marina Johnson-Zafiris, doctorante à Cornell, et Ronni Sunday, étudiante à la maîtrise en conservation des ressources naturelles, en sont les porte-voix. Elles précisent cibler les centres de données hyperscale et non toute infrastructure numérique, afin d'éviter l'argument selon lequel utiliser un téléphone revient déjà à recourir à un centre de données.
Leur argument central est celui de l'incertitude. Si les effets des BPC sur la santé sont bien documentés, ceux des centres de données ne le sont pas, fait valoir Mme Johnson-Zafiris : il n'existe pas de recherche cumulative, à long terme et complète. À Massena, elle a réclamé un moratoire d'au moins trois ans pour mener ces études, comme le rapporte North Country Public Radio.
Deux conseils, deux déclarations, une coordination à construire
Akwesasne est une communauté frontalière : la frontière canado-américaine traverse son territoire, souligne APTN News. Deux gouvernements mohawks se sont donc exprimés.
Le Conseil mohawk d'Akwesasne (côté canadien) a manifesté en mai sa vive opposition. Dans son communiqué, il dit soutenir le réaménagement responsable des terrains industriels, mais juge que la proposition ne répond pas à cette attente, citant la proximité du site, les besoins en énergie et en eau, la pression possible sur le réseau, le bruit et un manque de transparence et de consultation.
De son côté, le conseil tribal de la tribu mohawk de Saint-Régis (côté américain) a adopté le 2 octobre la résolution 2026-41, qui consacre son opposition aux centres de données hyperscale sur le territoire ou à proximité, selon Native News Online. Le conseil affirme que les risques pour la santé et la sécurité l'emportent sur les gains économiques perçus. Il y voit aussi une occasion de consultation de gouvernement à gouvernement avec l'État, puisque la gouverneure Kathy Hochul a imposé un moratoire.
MUSH déplore toutefois que les deux conseils ne se parlent pas assez. « On voit un conseil dire quelque chose et l'autre suivre derrière », a dit Mme Sunday à APTN News, ajoutant que seuls deux élus sur neuf du côté canadien avaient participé à des séances d'information du groupe. APTN News précise que la tribu de Saint-Régis a refusé sa demande d'entrevue et que le Conseil mohawk d'Akwesasne n'a pas répondu.
Une municipalité divisée, un moratoire contourné
Sur le plan local, le dossier avance malgré la contestation. Le 16 septembre, le conseil municipal de Massena a rejeté par 3 voix contre 2 un moratoire de six mois, d'après North Country Public Radio. Les opinions y étaient très partagées. Beaucoup de gens ont dit craindre une hausse des tarifs d'électricité et une surconsommation d'eau, tandis que d'autres souhaitent une industrie pour une ville en déclin depuis vingt ans. Un élu favorable au rejet du moratoire a plaidé que ces centres seront construits de toute façon et que l'occasion à saisir était d'en garder le contrôle.
L'entreprise met de l'avant des retombées financières. Selon le NNY360, une entente avec la municipalité prévoirait un versement de 7 millions de dollars à la mise sous tension du premier centre, puis 3 millions de dollars à la mise sous tension de l'ensemble, puis 3 millions par année, pour jusqu'à 140 millions de dollars au total. Autre bémol cité par North Country Now : des résidents rappellent que Coinmint avait promis 150 emplois en 2017, alors que le site n'en compte qu'une soixantaine. NYDIG répond que ces chiffres reposaient sur l'utilisation de toute la puissance allouée.
Le moratoire étatique d'un an, signé par la gouverneure Hochul, demande au Département de la conservation de l'environnement de suspendre les demandes de permis discrétionnaires pour les centres de 50 mégawatts et plus. Mais les responsables de Massena estiment que NCCS n'a pas besoin de nouveaux permis, ayant déposé ses demandes dès 2020. Le directeur du bureau de planification du comté juge cette exemption plausible, tout en doutant que le projet soit construit en moins d'un an, précise North Country Public Radio. Les autorités de l'État n'ont pas confirmé si NCCS est visée. L'entreprise, elle, indique sur son site qu'aucune construction ne commencera avant l'achèvement des examens environnementaux et des permis requis.
Un enjeu de réseau électrique
La question de l'énergie dépasse le seul site de Massena. Lors d'une séance d'information, MUSH a avancé que les projets de centres de données du comté de St. Lawrence demandent au total 4 974 mégawatts à l'opérateur du réseau, ce qui obligerait l'État de New York à produire de la nouvelle électricité, rapporte North Country Now. Le groupe souligne que le projet de NCCS correspond à la catégorie hyperscale, la plus énergivore, avec une capacité adaptée à l'IA générative. NCCS, présente à cette séance, a offert de financer des fonds d'intervenants pour permettre à des citoyens et au comté d'engager avocats et experts.
Un mouvement qui dépasse Akwesasne
Ce qui se passe à Akwesasne n'est pas isolé. La nation cherokee a interdit les centres de données hyperscale sur ses terres tribales ; selon Tribal Business News, 64 % des 1 593 citoyens ayant répondu au sondage de son groupe de travail s'y opposaient dans la réserve. Dans le nord du Nevada, le conseil tribal des Paiutes du lac Pyramid a adopté le 21 août un moratoire permanent, selon KUNR. L'eau y est au cœur du débat : « Si ces centres sont refroidis à l'eau, nous n'avons pas d'eau à céder », a dit une militante, Autumn Harry.
Plusieurs communautés tracent le même parallèle : ces projets s'ajoutent à des luttes anciennes contre les oléoducs, les mines ou les barrages. Elles dénoncent aussi des promesses d'emplois qui se concrétisent rarement, selon ICT News. Les peuples autochtones ne s'opposent pas à la technologie en soi, nuance l'article d'IC Magazine ; ils posent la question de la responsabilité envers la terre, l'eau et les générations futures.
Toutes les nations ne disent pas non pour autant : Newsweek note que la bande Cachil Dehe des Indiens wintun, en Californie, a annoncé un campus d'IA et d'énergie sur ses terres, avec sa propre société énergétique tribale. Le débat se joue donc aussi sur la souveraineté : décider soi-même, ou se faire imposer ce que décident les voisins.
Ce qu'il faut surveiller
APTN News indique que Mme Johnson-Zafiris et Mme Sunday se rendront la semaine prochaine à Antalya, en Turquie, pour la COP31, avec Indigenous Climate Action, afin de sensibiliser la communauté internationale aux centres de données hyperscale. Elles veulent sortir de la logique du « pas dans ma cour » : selon elles, un tel centre ne devrait être dans la cour de personne.
Sur le terrain, plusieurs échéances restent ouvertes : l'examen environnemental étatique, la consultation que réclament les deux conseils mohawks, une audience publique promise par la commission de planification de Massena, et la réponse de l'État sur l'applicabilité du moratoire. Le calendrier de l'entreprise évoque un début des travaux à la fin de 2026, sous réserve des permis. Les deux conseils mohawks, eux, répètent que tout projet près de leur territoire doit respecter la compétence et les droits des Mohawks d'Akwesasne.
