Pendant plusieurs années, les chemins forestiers de la Haute-Mauricie ont été le théâtre d'un bras de fer entre familles atikamekw, entreprises forestières et gouvernement. Aujourd'hui, deux des acteurs de ce conflit, la Nation Atikamekw et le groupe Rémabec, présentent ensemble une sortie de crise : un projet pilote baptisé Notcimik, mot atikamekw qui désigne la forêt et qui signifie « là d'où je viens », selon le site officiel du projet. Le dossier dépasse la simple querelle de coupes. Il pose une question que se posent bien des pays dotés de grandes forêts publiques : qui décide, et qui touche les retombées?
Ce que propose Notcimik
Selon Le Nouvelliste, qui rapporte les propos tenus au congrès de l'Association forestière du Saguenay–Lac-Saint-Jean, le projet vise à terme à déléguer la gestion forestière sur le Nitaskinan, le territoire ancestral atikamekw, à la Nation, par l'intermédiaire d'un organisme sans but lucratif agissant comme aménageur indépendant.
Cet organisme serait créé par le Conseil de la Nation Atikamekw et les trois communautés (Manawan, Wemotaci et Opitciwan). Son comité de gestion compterait neuf membres représentant la Nation, les communautés et les acteurs du territoire : industrie, pourvoiries, zones d'exploitation contrôlée et milieu municipal. Une table de partage des valeurs et des connaissances compléterait la structure.
Le changement le plus concret touche la planification. Plutôt que de recevoir un scénario forestier déjà ficelé, auquel on ajoute ensuite des mesures d'harmonisation, les familles et les chefs de territoire contribueraient à fixer les bases du plan : lieux à préserver, valeurs à respecter, calendrier et intensité des interventions. Une stratégie d'aménagement durable sur dix ans devrait être élaborée, avec des cibles de conservation intégrées dès le départ.
Ces chefs de territoire sont des responsables traditionnels de familles. Le grand chef Constant Awashish en dénombre environ 75 dans les trois communautés, selon L'Écho de La Tuque. Le projet prévoit de leur confier un rôle formel dans la consultation et dans l'observation du Nitaskinan.
Un calendrier encore prudent
Le projet n'en est qu'au début. Un énoncé d'intention a été signé le 13 mars 2026, puis une feuille de route a été annoncée le 13 juillet, accompagnée d'un financement gouvernemental de 470 000 $, d'après le communiqué diffusé par Newswire. Cette somme sert à cartographier des sites d'intérêt et à consolider les structures regroupant les chefs de territoire.
L'Écho de La Tuque précise que le projet se trouve dans une phase transitoire, suivie d'une phase d'expérimentation puis d'une évaluation, qui déterminera quelles pratiques pourraient être pérennisées. Radio-Canada évoquait pour sa part un déploiement en trois phases sur cinq ans. Selon Le Nouvelliste, un transfert de responsabilités est visé pour 2028, après une période transitoire de deux ans. Un comité de suivi paritaire, composé à parts égales de représentants du gouvernement et de la Nation, pourra formuler des recommandations à la ministre responsable.
Le grand chef a lui-même prévenu que la transformation pourrait entraîner une période de transition difficile au cours des prochains mois. Il a aussi résumé l'objectif en une formule : la paix sociale sur le territoire.
D'où vient la crise
Pour comprendre l'enjeu, il faut revenir à l'origine des barrages. Début 2022, des familles de Manawan ont érigé un blocus au kilomètre 60 d'un chemin forestier, après qu'un chemin eut été aménagé au milieu d'une érablière qui devait être protégée, selon la famille concernée, rapporte Radio-Canada. Les chefs de territoire dénonçaient alors des consultations de façade, le non-respect des ententes et des compensations jugées ridicules. Des familles de Wemotaci ont suivi.
Les données financières avancées à l'époque éclairent la frustration. D'après un rapport du comité mixte cité par Radio-Canada, Manawan recevait environ 2 millions de dollars par année en contrats sylvicoles, permis de récolte ou financement de consultation, alors que l'industrie versait au gouvernement des redevances annuelles moyennes d'environ 16 millions pour ce territoire. La communauté réclamait 40 % de ces redevances. En toile de fond, la Nation a déclaré unilatéralement sa souveraineté sur un territoire de 82 000 km² en 2014.
La tension a atteint un sommet en 2025, au moment du projet de loi 97 sur le régime forestier. Selon APTN Nouvelles, des groupes autochtones, des syndicats, des organisations environnementales et des zecs s'y sont opposés. Le texte prévoyait des zones d'aménagement forestier prioritaire où l'industrie aurait été privilégiée, ce que les Premières Nations ont combattu avec vigueur, souligne Radio-Canada. Le gouvernement a finalement retiré le projet de loi en septembre 2025.
Ce retrait n'a pas tout réglé. Dave Petiquay, figure des blocages à Wemotaci, déclarait alors à Espaces autochtones que le problème n'était pas résolu, puisque le régime actuel était lui aussi contesté.
Un rapprochement inattendu
C'est dans ce contexte que Constant Awashish et Réjean Paré, président de Rémabec, se sont parlé. Selon Le Nouvelliste, ils ont décidé de ne pas exposer les travailleurs à une confrontation en leur demandant de ne pas aller en forêt. Après six heures d'échanges, une ouverture a été obtenue pour soumettre un projet de gouvernance territoriale.
Pierre Cormier, conseiller spécial du président de Rémabec, affirme que l'on a « probablement sauvé un drame qui aurait fait le tour de la planète ». L'entreprise, qui avait pourtant réclamé en 2023 la levée des barrages par mise en demeure, selon Radio-Canada, se retrouve ici cosignataire d'une proposition de délégation de responsabilités.
Présenté au gouvernement en octobre 2025, le projet ne cadrait pas avec la législation en vigueur. Une disposition introduite par le projet de loi 11, adopté en juin 2026, a ouvert la voie à sa mise en œuvre, d'après le communiqué gouvernemental.
L'argent, le nerf de la guerre
Le point le plus sensible reste le financement. Pierre Cormier plaide pour que les redevances liées à la récolte demeurent sur le territoire afin de financer sa gestion, en notant que le gouvernement pourrait tirer des revenus de l'activité économique générée. Le Nouvelliste précise qu'aucune décision n'est encore prise à ce sujet. C'est pourtant ce qui distinguera une gestion partagée de façade d'un véritable transfert de pouvoir : sans ressources propres, un organisme indépendant dépend de celui qui le finance.
Le vocabulaire compte aussi. Dans la réforme avortée, l'Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador réclamait une cogestion de gouvernement à gouvernement, et non une délégation administrative décidée unilatéralement par l'État. Or Notcimik repose précisément sur une délégation, même si elle est négociée et assortie d'une gouvernance paritaire. Qu'elle soit perçue comme une cogestion authentique ou comme une délégation encadrée dépendra des pouvoirs réels du futur organisme.
Une idée qui circule ailleurs au Canada
L'approche n'est pas isolée. La Colombie-Britannique expérimente depuis plusieurs années des formules de forêts communautaires et des ententes avec les Premières Nations. Radio-Canada rapportait que la province avait annoncé une enveloppe de 25 millions de dollars pour créer huit tables de planification du paysage forestier réunissant 51 Premières Nations. En Ontario, des travaux universitaires décrivent une participation autochtone désormais importante dans la planification forestière, avec le Conseil Anishinabek-Ontario de gestion des ressources comme exemple de collaboration.
La différence de Notcimik tient à son ambition : confier la planification elle-même à une structure autochtone, avec l'industrie assise à la table plutôt qu'aux commandes. Le Nouvelliste y voit un précédent possible pour les régions qui réclament une décentralisation, mais il s'agit d'un pari, pas d'un acquis.
Ce qui reste à prouver
Plusieurs inconnues demeurent. Le régime de redevances n'est pas tranché. La phase d'expérimentation n'a pas commencé sur le terrain. Et la légitimité de l'organisme devra être confirmée auprès de l'ensemble des familles, y compris de celles qui ont tenu les barrages et qui, comme Dave Petiquay, insistaient sur la protection des droits ancestraux et sur la souveraineté plutôt que sur un texte de loi en particulier.
L'indicateur à suivre est simple : les camions circulent-ils sans barrage, et les chefs de territoire voient-ils leurs demandes se traduire dans les plans de coupe? Pour la Nation Atikamekw, l'enjeu dépasse la forêt. Il s'agit de savoir si un territoire revendiqué depuis des décennies peut être administré par ceux qui l'habitent, sans que l'industrie qui en vit y perde sa place.
