Éducation

À l'IIT-Bombay, un nouveau suicide d'étudiant ravive le procès de l'hypersélection indienne

La mort d'un étudiant de deuxième année et la colère sur le campus de Powai forcent le report des examens. Elles relancent en Inde le débat sur la détresse des élèves des instituts d'élite.

À l'IIT-Bombay, un nouveau suicide d'étudiant ravive le procès de l'hypersélection indienne

Sur le campus de Powai, dans la banlieue nord de Mumbai, la session d'automne a basculé. Selon le Hindustan Times, un étudiant de deuxième année du programme de baccalauréat en génie (BTech) de l'Institut indien de technologie de Bombay (IIT-Bombay) a été retrouvé pendu dans sa chambre de résidence. Sa mort a provoqué une vague de contestation parmi les étudiants, qui réclament des explications et dénoncent le climat de l'établissement. Face à cette colère, la direction a reporté les examens de mi-session, pendant qu'une enquête sur les circonstances du décès suit son cours.

Le geste peut paraître administratif. Il est pourtant rare dans une institution où le calendrier des évaluations tient presque du dogme. Il signale surtout que l'affaire dépasse le drame individuel. Pour une partie de la communauté étudiante, ce décès s'ajoute à une série qui dure depuis des années dans les IIT et, plus largement, dans les établissements d'élite de l'Inde.

Un campus sous tension, une histoire qui se répète

L'IIT-Bombay connaît déjà ce type de crise. En février 2023, la mort de Darshan Solanki, étudiant de première année issu d'une famille dalit, avait déclenché des mois de mobilisation. Ses proches et plusieurs collectifs étudiants évoquaient une discrimination de caste sur le campus. Une équipe d'enquête spéciale de la police de Mumbai avait alors été constituée. Le dossier avait mis en lumière un malaise que les directions d'établissement peinaient à nommer : l'isolement des étudiants venus de milieux modestes ou de castes historiquement marginalisées, dans des institutions où les codes sociaux et linguistiques de l'élite urbaine anglophone dominent.

La contestation actuelle reprend plusieurs de ces revendications. À ce stade, rien n'établit publiquement les causes du geste de l'étudiant. Mais les griefs exprimés sur le campus sont connus : charge de travail écrasante, évaluations rapprochées, sentiment d'être réduit à une moyenne cumulative, services de consultation psychologique jugés trop peu nombreux et difficiles d'accès. Les étudiants mettent aussi en cause la vie en résidence. Les chambres individuelles des « hostels » sont censées favoriser la concentration. Elles deviennent souvent des lieux de repli pour ceux qui décrochent.

La mécanique de l'hypersélection

Pour comprendre la pression qui pèse sur ces étudiants, il faut remonter à l'entrée. Chaque année, plus d'un million de jeunes Indiens passent le JEE Main, première étape du concours national d'ingénierie. Une fraction seulement accède au JEE Advanced. À peine quelques dizaines de milliers de places sont ensuite offertes dans l'ensemble des IIT. Le taux d'admission se situe ainsi bien en deçà de 2 %.

Cette sélection commence souvent dès l'adolescence. Des centaines de milliers d'élèves quittent leur famille pour s'installer dans des villes-usines de la préparation aux concours, dont Kota, au Rajasthan, est devenue l'emblème. Les suicides d'élèves y ont fait la manchette nationale à répétition. En janvier 2024, le ministère de l'Éducation a d'ailleurs publié des lignes directrices encadrant ces centres de préparation, notamment un âge minimal d'inscription fixé à 16 ans.

Une fois admis, les étudiants ne sortent pas de la compétition. Ils y entrent sous une autre forme. Les classements internes, la course aux stages et aux offres d'embauche des grandes entreprises technologiques, l'endettement familial et le statut social attaché au sigle « IIT » transforment chaque examen en enjeu existentiel. Nombre d'entre eux ont été premiers de classe toute leur vie. Ils se retrouvent pour la première fois dans la moyenne, voire en queue de peloton, et se heurtent à la crainte de décevoir des parents qui ont souvent tout investi dans leur réussite.

Des chiffres nationaux qui inquiètent

Le phénomène déborde largement les IIT. Selon le Bureau national des archives criminelles (NCRB), plus de 13 000 élèves et étudiants se sont enlevé la vie en Inde en 2022, soit environ 7,6 % de l'ensemble des suicides recensés au pays. Plusieurs analyses fondées sur ces données, dont un rapport largement relayé de la fondation IC3 en 2024, soulignent que les suicides d'étudiants progressent plus vite que la population étudiante elle-même, et plus vite que les suicides dans la population générale.

Les établissements d'élite occupent une place à part dans le débat, en raison de leur prestige et de la concentration de la pression qu'ils exercent. Des données présentées au Parlement par le ministère de l'Éducation ont fait état, ces dernières années, de dizaines de suicides dans les établissements d'enseignement supérieur relevant du gouvernement central. Les IIT y figurent en tête. Une part importante des victimes provenait de catégories réservées, soit les castes et tribus répertoriées et les « autres classes arriérées ». Ce constat alimente le soupçon d'un problème structurel d'intégration.

La justice entre dans le dossier

Faute de réponse jugée suffisante de la part des institutions, c'est la Cour suprême de l'Inde qui a pris l'initiative. En mars 2025, saisie d'une affaire liée à la mort de deux étudiants de l'IIT-Delhi, elle a ordonné la création d'un groupe de travail national sur la santé mentale des étudiants. Présidé par un ancien juge de la Cour, ce groupe a pour mandat d'examiner les causes des suicides, dont la pression scolaire, la discrimination de caste, les difficultés financières et l'isolement, et de proposer des mesures.

Quelques mois plus tard, à l'été 2025, la Cour suprême est allée plus loin. Elle a publié une série de lignes directrices contraignantes applicables à l'ensemble des établissements d'enseignement, y compris les centres de préparation aux concours. Parmi les mesures : l'obligation d'adopter une politique de santé mentale, la présence de conseillers qualifiés en nombre suffisant, la formation du personnel au repérage des signes de détresse, l'affichage des lignes d'écoute et l'interdiction de pratiques comme la ségrégation des élèves selon leurs résultats. La Cour a également rappelé la responsabilité des établissements en cas de négligence.

La crise de Powai montre l'écart qui subsiste entre ces principes et la réalité des campus. Les étudiants mobilisés ne réclament pas seulement des psychologues supplémentaires. Ils demandent un allègement du rythme des évaluations, des procédures transparentes après chaque décès et une reconnaissance des discriminations vécues.

Séoul, Pékin, Mumbai : un même modèle sous pression

L'Inde n'est pas seule à affronter ce dilemme. En Corée du Sud, le suneung, l'examen national d'entrée à l'université, paralyse le pays une journée par an : les avions sont retardés pour ne pas déranger les candidats. Le pays affiche l'un des taux de suicide les plus élevés de l'OCDE, et le suicide y demeure la première cause de mort chez les jeunes. L'industrie des « hagwons », ces écoles privées du soir, prolonge la journée scolaire jusque tard dans la nuit. Plusieurs gouvernements successifs ont tenté, sans grand succès, d'en limiter l'emprise.

En Chine, le gaokao joue un rôle comparable. Le terme « neijuan », souvent traduit par « involution », s'est imposé pour désigner une compétition si intense qu'elle épuise les participants sans produire de gain collectif. En 2021, Pékin a lancé la politique dite de « double réduction », qui a sévèrement restreint le soutien scolaire privé à but lucratif et limité les devoirs. Elle reconnaissait ainsi officiellement le coût humain de la course aux concours, même si ses effets réels sur l'anxiété des familles restent débattus.

Ces trois systèmes partagent une logique : un nombre très restreint de places prestigieuses, un examen unique ou quasi unique qui décide du destin social, une industrie privée de la préparation et une forte charge symbolique pour la famille. Là où ils diffèrent, c'est dans le moment où la pression culmine. En Corée et en Chine, elle se concentre surtout avant l'entrée à l'université. En Inde, elle se prolonge au-delà, dans des campus où la compétition se poursuit.

Ce que la crise révèle

Le report des examens de mi-session à l'IIT-Bombay ne réglera pas le fond du problème. Il pose toutefois une question que l'Inde, comme d'autres puissances éducatives, ne peut plus éviter : un modèle fondé sur l'hypersélection peut-il continuer de fabriquer des élites sans en faire payer le prix à une partie de ceux qu'il sélectionne ? Les travaux du groupe de travail national, attendus par les familles et les associations étudiantes, diront si la réponse passe par quelques conseillers de plus ou par une remise en question du système lui-même.

Si vous traversez une période difficile ou si vous vous inquiétez pour un proche, n'hésitez pas à communiquer avec une ligne d'écoute ou un service d'aide en prévention du suicide de votre région.