Montréal

Affaire Leïla Ben Salem : la mort de l'accusé prive la famille d'un procès et laisse des questions sans réponse

Accusé du meurtre de Leïla Ben Salem, tuée en visioconférence à Montréal, Youcef Moussaoui est mort en détention. Aucun procès n'aura lieu ; la police évoque un mobile financier.

Affaire Leïla Ben Salem : la mort de l'accusé prive la famille d'un procès et laisse des questions sans réponse

Le dossier criminel est clos, mais l'affaire ne l'est pas tout à fait. Quarante et un jours après le meurtre de Leïla Ben Salem, employée de l'Agence du revenu du Canada (ARC) tuée à son domicile du centre-ville de Montréal pendant une réunion virtuelle, l'homme accusé de l'avoir tuée est mort en détention. Il n'y aura donc ni procès, ni verdict, ni présentation publique complète de la preuve.

Ce que l'on sait des faits

Le 22 septembre 2026, Leïla Ben Salem, 45 ans, participait à une réunion de travail en ligne avec un collègue de l'ARC. Selon Radio-Canada, la police a découvert son corps dans une habitation du centre-ville lors d'une visite de contrôle. Les médias rapportent que c'est le collègue connecté qui a donné l'alerte : l'appel pour une vérification de bien-être est survenu vers 15 h 25, selon le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), cité par HR Reporter et Noovo Info.

Les premières informations rapportées par La Presse, reprises par plusieurs médias, faisaient état d'un homme entré dans l'appartement qui l'aurait frappée avec un objet contondant. Il s'agissait du 19e homicide de l'année sur le territoire du SPVM, selon Noovo Info.

Mère d'un garçon de 12 ans, d'origine tunisienne, Mme Ben Salem avait quitté la Tunisie en 2013. Elle venait d'emménager dans un condo acheté quelques mois plus tôt, dans un immeuble en rénovation, d'après Noovo Info et HR Reporter.

Une arrestation après trois semaines

Les premiers jours de l'enquête ont été marqués par l'incertitude. Une personne d'intérêt avait été interrogée puis relâchée, et le SPVM disait ne pas avoir de suspect en détention. Le mobile demeurait inconnu.

L'arrestation est survenue le 15 octobre. Selon CTV News, Youcef Moussaoui a été arrêté plus de trois semaines après les faits. Noovo Info précise que l'homme de 33 ans a été arrêté dans l'arrondissement de Ville-Marie, qu'il a comparu par visioconférence, que la Couronne s'est opposée à sa remise en liberté et qu'il aurait été concierge dans un immeuble du secteur. Le média a d'ailleurs corrigé une première version : il n'était pas concierge de l'immeuble même où les faits se sont produits.

Il était accusé de meurtre au premier degré, le chef le plus grave du Code criminel, qui suppose la préméditation ou certaines circonstances précises prévues par la loi.

Le mobile avancé par la police : l'argent

C'est après la mort de l'accusé que le SPVM a levé un coin du voile sur la thèse retenue. Selon La Presse Canadienne, reprise notamment par En Beauce, les enquêteurs ont établi que M. Moussaoui avait effectué des travaux chez Mme Ben Salem et qu'une relation de confiance s'était installée entre eux.

La police affirme aussi que l'accusé connaissait des difficultés financières et devait rembourser d'importantes sommes qui lui avaient été prêtées. Elle ajoute que des transactions avaient été effectuées sur les comptes de la victime après son décès. C'est ce volet qui fonde la formulation du Journal de Montréal, selon laquelle le suspect aurait dérobé de l'argent après le meurtre.

Il faut toutefois rester prudent. Ces éléments sont ceux de l'enquête policière. Ils n'ont jamais été soumis à un tribunal, éprouvés par la défense ni tranchés par un juge ou un jury. Le terme « présumé » ou « aurait » n'est pas une précaution de style : l'accusé est mort présumé innocent. Noovo Info rappelait d'ailleurs que le SPVM avait annoncé que la preuve et le mobile présumé seraient rendus publics lors de la procédure judiciaire, ce qui n'arrivera pas dans le cadre d'un procès.

Plusieurs médias avaient d'abord évoqué la piste d'un féminicide conjugal, Mme Ben Salem étant en instance de divorce selon des informations de La Presse relayées par la presse tunisienne. La police a cependant dit ne pas croire que la violence conjugale ait joué un rôle, selon Radio-Canada.

Un procès qui n'aura pas lieu

Le Bureau du coroner du Québec a indiqué avoir été informé du décès de M. Moussaoui le 2 novembre. Selon CTV News, il était détenu à la prison de Bordeaux et devait comparaître le 21 décembre. Le coroner n'a pas précisé la cause du décès. Un porte-parole a rappelé que l'enquête du coroner demeure confidentielle jusqu'à la publication du rapport final, qui est public.

La police de Montréal a confirmé que ce décès met fin aux poursuites criminelles. Dans un courriel cité par La Presse Canadienne, elle a écrit comprendre que la situation prive les proches d'un procès équitable. Pour une famille qui vit à des milliers de kilomètres, en partie en Tunisie, où l'affaire a eu un large écho médiatique, cela signifie que les circonstances exactes de la mort de leur proche ne seront probablement jamais établies en audience publique.

C'est l'un des aspects les plus durs de ce genre de dénouement. Un procès sert à punir, mais aussi à établir les faits, à répondre aux questions des proches et à produire un récit public vérifié. Sans lui, il reste les déclarations de la police, nécessairement partielles, et un éventuel rapport du coroner sur le décès de l'accusé, qui ne portera pas sur le meurtre lui-même.

Le télétravail comme toile de fond

L'affaire a immédiatement dépassé le fait divers. Le premier ministre Mark Carney a rendu hommage à Mme Ben Salem à la Chambre des communes. Selon Radio-Canada, il a souligné qu'elle était dévouée au service des Canadiens, ce qu'elle faisait au moment de son agression. Le chef conservateur Pierre Poilievre l'a décrite comme une fonctionnaire très appréciée. Le Syndicat des employés de l'impôt, dont elle était membre à la section locale 10008, a dit son choc et condamné la violence. L'Alliance de la Fonction publique du Canada a elle aussi réagi.

La nature particulière de la scène, une travailleuse tuée à son poste de travail, qui se trouve être son salon, a relancé une question que les employeurs évitaient largement : jusqu'où s'étend leur responsabilité quand le bureau est un domicile? Le magazine spécialisé Safety Mag présente le dossier comme un test pour les règles de santé et sécurité applicables aux milieux de travail à domicile. Un avocat en droit du travail cité par HR Reporter et Safety Mag, Patrick Essiminy, de Stikeman Elliott, rappelle que tout lien entre le meurtre et le travail relève des enquêteurs, mais que l'employeur ne surveille pas ce qui se passe entre les murs privés, d'où l'importance de moyens clairs pour signaler une inquiétude.

Il convient d'être précis : rien, dans ce que la police a rendu public, n'indique que la victime a été visée parce qu'elle travaillait à distance. Le mobile avancé est financier et lié à une relation de confiance antérieure, pas à son statut d'employée. Le télétravail n'a pas causé le drame. Il en a seulement rendu les premiers instants visibles à un collègue, lequel a pu donner l'alerte, et il a ouvert un débat plus large sur la sécurité de celles et ceux qui travaillent depuis chez eux.

Ce qu'il faut retenir

Trois constats se dégagent. D'abord, sur le plan judiciaire, l'affaire se termine sans jugement : la thèse policière, fondée sur un mobile financier, ne sera pas débattue en cour. Ensuite, la relation de confiance entre la victime et la personne qui effectuait des travaux chez elle rappelle un risque trop peu discuté, celui des proches et des intervenants qui ont accès à un domicile et, parfois, à des informations financières. Enfin, le coroner devra répondre à la question encore ouverte du décès en prison, dont le rapport sera public une fois finalisé.

Pour la famille de Leïla Ben Salem, ces questions importent moins que l'absence. Son syndicat avait demandé que la vie privée de ses proches soit respectée dans leur deuil. C'est sans doute la meilleure manière de clore, pour l'instant, ce dossier.