Économie

Akamai et Anthropic : une entente de 11,6 milliards qui redessine la carte du calcul en IA

En confiant des charges de travail d'IA à Akamai, Anthropic confirme que la course au calcul déborde les géants de l'infonuagique. La Bourse, elle, a applaudi sans attendre.

Akamai et Anthropic : une entente de 11,6 milliards qui redessine la carte du calcul en IA

Le nom d'Akamai évoque d'abord une infrastructure discrète : celle qui, depuis la fin des années 1990, rapproche les vidéos, les mises à jour logicielles et les pages Web des internautes grâce à des milliers de serveurs répartis sur la planète. C'est pourtant cette entreprise du Massachusetts qu'Anthropic, le concepteur des modèles Claude, vient de choisir pour une entente de services infonuagiques évaluée à 11,6 milliards de dollars américains, destinée à des charges de travail en intelligence artificielle. L'annonce, rapportée par Investing.com dans plusieurs dépêches, a fait bondir le titre d'Akamai à Wall Street.

Au-delà du montant, l'entente dit beaucoup de l'état du marché mondial du calcul : la demande des laboratoires d'IA est telle qu'elle ne peut plus être satisfaite par une poignée de fournisseurs, et la valeur se déplace vers quiconque peut offrir de la capacité, rapidement et à grande échelle.

Ce que l'on sait de l'entente

Selon les dépêches d'Investing.com, Akamai fournira à Anthropic des services infonuagiques pour des charges de travail d'IA, pour une valeur totale de 11,6 milliards de dollars. Il s'agit d'un engagement pluriannuel, comme c'est la règle pour les contrats de cette taille dans le secteur. En revanche, les dépêches consultées au moment d'écrire ces lignes ne permettent pas d'établir avec certitude la durée exacte de l'entente ni sa ventilation précise entre capacité de calcul, stockage et réseau. Ces éléments, déterminants pour évaluer le poids annuel du contrat dans les revenus d'Akamai, devront être confirmés par les documents réglementaires de l'entreprise ou par ses prochains résultats trimestriels.

Une chose est claire : pour Akamai, dont les revenus annuels tournent autour de quatre milliards de dollars, un engagement de cette ampleur change d'échelle. Il représente, même étalé sur plusieurs années, une part considérable de son chiffre d'affaires futur.

D'un réseau de diffusion à un nuage de calcul

Pour comprendre pourquoi Anthropic frappe à cette porte, il faut revenir sur la transformation d'Akamai. En 2022, l'entreprise a acquis Linode, un fournisseur d'infonuagique apprécié des développeurs, pour environ 900 millions de dollars. Objectif : ajouter à son réseau de diffusion de contenu une véritable offre de calcul. Akamai a ensuite multiplié les sites de calcul distribués et, à l'automne 2025, présenté une offre d'inférence en IA bâtie avec des processeurs graphiques de Nvidia, conçue pour exécuter des modèles au plus près des utilisateurs.

C'est là que se trouve le cœur de l'intérêt pour un laboratoire comme Anthropic. L'entraînement d'un modèle de pointe exige d'immenses grappes de puces concentrées dans quelques campus géants. Mais une fois le modèle mis en service, l'essentiel de la facture provient de l'inférence : chaque question posée à un assistant, chaque ligne de code générée, chaque agent qui s'exécute consomme du calcul. Cette demande est géographiquement dispersée, sensible à la latence et croît au rythme de l'adoption commerciale. Un réseau conçu depuis vingt-cinq ans pour servir rapidement des utilisateurs partout dans le monde possède, à cet égard, un avantage structurel.

La diversification, stratégie de survie des laboratoires

L'entente s'inscrit dans une stratégie qu'Anthropic mène ouvertement : ne jamais dépendre d'un seul fournisseur. L'entreprise entretient des liens étroits avec Amazon, son principal investisseur et partenaire d'infonuagique, qui a construit pour elle d'imposantes grappes de puces Trainium. Elle a aussi annoncé en 2025 un accès élargi aux puces TPU de Google, un engagement chiffré en dizaines de milliards de dollars, puis un engagement d'achat de capacité sur Azure, de Microsoft, dans le cadre d'un partenariat incluant Nvidia.

Ajouter Akamai à cette liste répond à plusieurs logiques. D'abord, la rareté : les puces de pointe, l'électricité et les centres de données prêts à l'emploi restent des goulots d'étranglement mondiaux, et chaque fournisseur supplémentaire représente de la capacité qui n'aurait pas été disponible autrement. Ensuite, le pouvoir de négociation : un client capable de répartir ses charges entre plusieurs nuages obtient de meilleurs prix et évite d'être prisonnier d'une seule architecture. Enfin, la résilience : une panne ou une pénurie chez un fournisseur ne paralyse pas l'ensemble du service.

Anthropic n'est pas seule dans cette voie. OpenAI a elle aussi tissé en quelques années un réseau d'engagements avec Microsoft, Oracle, Amazon, CoreWeave et d'autres. Le modèle du laboratoire d'IA lié à un unique géant de l'infonuagique appartient au passé.

Ce que dit la flambée boursière

La réaction du marché est éloquente. Investing.com rapporte que les actions d'Akamai se sont envolées à l'annonce, alors même que la séance était morose ailleurs : le quotidien économique allemand Handelsblatt décrivait des Bourses américaines freinées par les craintes sur les taux d'intérêt, la hausse du pétrole et les incertitudes budgétaires à Washington.

Cette divergence illustre une grille de lecture désormais bien installée chez les investisseurs. Une entreprise d'infrastructure perçue comme mature, à croissance modeste, peut être réévaluée brutalement dès qu'elle prouve qu'elle capte une part de la demande en IA. Oracle en a fait l'expérience spectaculaire en 2025 avec ses contrats géants, tout comme CoreWeave depuis son entrée en Bourse. Le marché récompense moins les revenus actuels que le carnet de commandes contractuel, jugé comme un indicateur de croissance visible et durable.

Cette logique a toutefois ses fragilités. Ces contrats reposent sur des clients, les laboratoires d'IA, qui dépensent aujourd'hui bien plus qu'ils ne génèrent de revenus et dont la capacité à honorer des engagements pluriannuels dépend de leur succès commercial et de leur accès continu au capital. Plusieurs analystes ont d'ailleurs mis en garde contre une concentration du risque : lorsqu'un seul client pèse aussi lourd dans les perspectives d'un fournisseur, la valorisation devient tributaire de sa santé financière.

Le Texas et la frénésie des centres de données

Le même jour, une autre dépêche d'Investing.com rappelait l'autre versant de cette course : Fermi, promoteur d'un vaste campus énergétique et informatique près d'Amarillo, au Texas, a retenu CBRE, le géant mondial des services immobiliers, pour l'exploitation de ses installations de centres de données. Fondée notamment par l'ancien secrétaire américain à l'Énergie Rick Perry et inscrite en Bourse en 2025, Fermi mise sur un projet qui associe production d'électricité à grande échelle et hébergement de calcul intensif.

Le rapprochement des deux annonces est instructif. D'un côté, la course se joue sur des campus gigantesques, adossés à leurs propres sources d'énergie, où l'électricité est devenue la ressource la plus convoitée. De l'autre, elle se joue sur des réseaux distribués, capables de servir l'inférence à proximité des utilisateurs. Les deux modèles ne s'opposent pas : ils répondent à des besoins distincts d'une même industrie, qui doit à la fois entraîner des modèles toujours plus lourds et les faire tourner pour des centaines de millions d'utilisateurs.

Ce qui change

L'entente entre Akamai et Anthropic confirme trois tendances. La capacité de calcul est devenue un marché de vendeurs, où tout acteur disposant d'infrastructures crédibles peut décrocher des contrats de plusieurs milliards. L'inférence, longtemps reléguée derrière l'entraînement dans les discussions, s'impose comme le principal moteur de la demande à long terme, ce qui valorise les architectures distribuées. Enfin, les marchés financiers continuent de réévaluer les acteurs d'infrastructure à la lumière de leur exposition à l'IA, avec l'enthousiasme, mais aussi la dépendance, que cela suppose.

Reste à connaître les détails que les dépêches initiales n'ont pas encore livrés : la durée exacte de l'entente, le rythme auquel les revenus seront constatés et la part d'investissements qu'Akamai devra consentir pour livrer la capacité promise. C'est de ces paramètres, bien plus que du chiffre d'appel de 11,6 milliards, que dépendra la véritable portée du contrat.