Intelligence artificielle

Anthropic accélère grâce à sa propre IA : ce que révèle le rapport de METR, et pourquoi il inquiète

Selon METR, les modèles d'Anthropic progressent environ deux fois plus vite qu'il y a un an, surtout grâce à l'IA elle-même. Une grande partie des preuves a été caviardée, à quelques jours de l'entrée en Bourse.

Anthropic accélère grâce à sa propre IA : ce que révèle le rapport de METR, et pourquoi il inquiète

Une organisation indépendante vient de livrer l'un des constats les plus directs à ce jour sur une question longtemps théorique : l'intelligence artificielle est-elle déjà en train d'accélérer sa propre conception ? Pour Anthropic, la réponse de METR, un organisme à but non lucratif spécialisé dans l'évaluation des risques de l'IA, est oui, et dans des proportions qui troublent une partie de la communauté de la sécurité.

Ce que METR a mesuré

L'étude a été publiée le 5 novembre. D'après l'Associated Press, reprise par ABC News, METR estime qu'Anthropic améliore les capacités de ses modèles sur des « tâches bien définies » environ deux fois plus vite qu'un an plus tôt. L'analyse repose sur des données internes fournies par l'entreprise pendant une dizaine de semaines, de la mi-août à la fin octobre, ainsi que sur des entrevues avec des employés.

Les chiffres précis proviennent de l'indice de référence maison, l'AECI. Selon des synthèses du rapport publiées notamment par WebProNews, les scores d'Anthropic croissent environ 1,9 fois plus vite depuis octobre 2025, avec un intervalle de confiance à 95 % de 1,5 à 2,8. Autrement dit, METR juge qu'Anthropic a accompli, en un an, autant de progrès sur ces tests qu'entre octobre 2023 et octobre 2025.

Le point central est la cause. METR affirme pouvoir exclure, avec confiance, une accélération de la puissance de calcul consacrée à l'entraînement. Sa conjecture, assortie d'une forte incertitude : environ 80 % de l'accélération observée en octobre serait attribuable à l'usage de l'IA dans la recherche elle-même. Les chercheurs précisent toutefois que le personnel d'Anthropic n'est pas unanime sur cette part.

Un assistant plus qu'un chercheur autonome, pour l'instant

Le rapport nuance l'image d'une machine qui s'améliorerait seule. Pour le moment, l'accélération vient surtout d'une IA qui assiste des chercheurs humains, et non d'une IA qui travaille de façon indépendante. METR avertit néanmoins qu'il existe « des signes » selon lesquels des contributions pleinement autonomes joueront bientôt un rôle plus important.

Des sondages informels menés sur la messagerie interne d'Anthropic donnent le ton : les employés qui utilisent le modèle interne le plus performant se disent en moyenne environ douze fois plus productifs que sans IA, soit à peu près le double de ce qu'ils déclaraient quelques mois plus tôt avec Mythos 5. METR qualifie ces sondages de preuve « très approximative » et leur oppose sa propre estimation, plus modeste.

Les témoignages recueillis décrivent un changement de goulot d'étranglement : le code n'est plus la contrainte, il reste les idées et le calcul. Ce récit rejoint celui qu'Anthropic tient depuis des mois. Selon des analyses de son essai sur l'auto-amélioration récursive, plus de 80 % du code de l'entreprise serait désormais écrit par Claude, et la durée des tâches que ses modèles accomplissent seuls doublerait environ tous les quatre mois, contre sept mois auparavant. Ces chiffres proviennent des déclarations de l'entreprise, et la référence publiée par METR sur le sujet restait, au printemps, celle d'un doublement tous les sept mois.

Trois modèles que le public ne voit pas

L'une des révélations du rapport concerne ce qui n'est pas commercialisé. METR a recensé trois modèles internes entraînés au cours des six derniers mois : un premier terminé en juillet, un deuxième en août ou septembre, un troisième en septembre ou octobre. Le plus récent a dépassé 50 % de réussite à tous les tests qui lui ont été soumis, ce qui laisse METR « un peu nerveux » quant à sa capacité de continuer à mesurer les progrès.

Les modèles privés ont un effet d'entraînement : les équipes de recherche et de produit peuvent s'en servir avant toute sortie publique, et les dirigeants peuvent les garder plus longtemps en interne pour des raisons de sécurité. Le rythme perçu de l'extérieur sous-estime donc potentiellement le rythme réel.

Un deuxième document de METR, qui examine le rapport de risques publié par Anthropic en août, va dans le même sens. METR y juge que le rapport public « sous-estime » le niveau d'accélération. Il est selon lui plausible que le seuil d'alerte précoce de la politique de mise à l'échelle responsable d'Anthropic, un doublement du rythme de progression attribuable à l'automatisation, ait été franchi dès le 15 juillet, même si les chercheurs des deux organisations penchent plutôt pour le contraire. METR s'accorde toutefois avec Anthropic pour dire que le risque d'une automatisation directe de la recherche ou d'un risque catastrophique aigu restait faible à cette date. Il ne peut en revanche exclure une nette accélération supplémentaire au cours des six prochains mois, qui pourrait faire grimper ces risques.

Le caviardage, vrai point de friction

Ce qui alimente l'inquiétude tient moins aux chiffres qu'à ce qui manque. METR a remis à Anthropic un rapport d'environ 100 pages. La version publique a été expurgée : l'entreprise a retiré la majorité des éléments que METR jugeait les plus informatifs, dont les estimations par étape de l'entraînement, les analyses de goulots d'étranglement et les prévisions. METR en tire une conclusion sans détour : le public doit se fier à son jugement plus qu'il ne le devrait.

Le cofondateur d'Anthropic Sam McCandlish l'a reconnu sur X, admettant que ces retraits compliquent la vérification du travail de METR. Il a toutefois défendu ce choix : détailler ce qui alimente l'accélération serait commercialement sensible et reviendrait à remettre aux concurrents une feuille de route pour aller plus vite, ce qui aggraverait les risques. L'entreprise promet de publier son propre rapport sur le rythme des progrès dans les prochaines semaines.

Un autre point irrite. Selon The Verge, Anthropic a aussi retiré du mandat un volet qui devait vérifier la part de calcul consacrée à la sécurité plutôt qu'aux capacités, en disant vouloir y revenir plus tard. Le directeur général d'Apollo Research, Marius Hobbhahn, y voit l'une des raisons de la vive réaction au rapport.

Pourquoi les chercheurs s'alarment

Les réactions rapportées par The Verge se rejoignent sur deux craintes. La première est technique : METR n'a trouvé ni signe clair de rendements décroissants ni goulot d'étranglement observable susceptible d'empêcher une accélération encore plus forte. Si l'IA aide à produire une IA meilleure, qui aide à son tour à en produire une encore meilleure, l'effet pourrait se renforcer, au risque de dépasser les méthodes d'alignement et de contrôle disponibles. Alan Chan, du centre GovAI, estime que ces résultats devraient amener les sceptiques à revoir leurs échéances.

La seconde est politique. Anthropic s'est présentée comme l'une des voix les plus favorables à un développement responsable de l'IA et a appelé d'autres acteurs à ralentir. En septembre, son PDG Dario Amodei avait plaidé pour un encadrement du rythme et pour un accès des évaluateurs indépendants comparable à celui des employés. Or l'entreprise semble courir elle-même. Daniel Kokotajlo, de l'AI Futures Project, l'accuse de « jouer imprudemment avec nos vies » et juge pour le moins audacieux d'invoquer la vitesse des rivaux pour justifier le secret. Pour Brianna Rosen, de l'Institute for AI Policy and Strategy, il est préoccupant que ce soient des entreprises, et non des gouvernements, qui décident de l'automatisation de la recherche en IA.

Il faut garder la mesure. METR souligne que l'accélération pourrait se limiter aux tâches bien définies, que ses données dépendent de ce qu'Anthropic a accepté de montrer et qu'il a pu manquer des freins invisibles de son poste d'observation. Les évaluateurs n'ont pas pu interroger directement les modèles non publics.

Un rapport qui tombe en pleine tempête boursière

Le calendrier ajoute à la tension. Anthropic a déposé son document d'enregistrement le 26 octobre en vue d'une entrée au Nasdaq sous le symbole « ANT ». Le dépôt modifié fait état de 33,24 milliards de dollars américains de revenus pour les neuf premiers mois de 2026, mais aussi d'une perte nette de 104 milliards, en bonne partie comptable, et d'engagements d'infrastructure d'environ 895 milliards.

Le contexte de marché s'est brutalement dégradé. Après la victoire des démocrates aux élections de mi-mandat aux États-Unis, le Nasdaq 100 a chuté de plus de 6 % jeudi, selon Quartz, qui cite Bloomberg, une baisse record sur une séance. Les investisseurs craignent un contrôle accru des centres de données et des mesures référendaires restreignant leur construction. Les acheteurs potentiels discuteraient désormais d'une valorisation de 1 200 à 1 300 milliards de dollars, contre jusqu'à 2 000 milliards évoqués début octobre. Le Wall Street Journal rapporte que certains évoquent même environ 1 000 milliards, voire un report de l'opération. Le Monde parle d'une bulle de l'IA qui se heurte à la réalité, et MarketWatch d'un moment « pire » qu'on ne pourrait l'imaginer pour l'introduction.

Le rapport de METR s'inscrit donc dans un double procès : celui du rythme de la technologie et celui de sa rentabilité. Les mêmes preuves de progression rapide qui nourrissent l'enthousiasme des investisseurs nourrissent aussi les inquiétudes des chercheurs en sécurité, et les documents boursiers d'Anthropic, selon une analyse reprise par KuCoin, avertissent eux-mêmes que l'auto-amélioration récursive pourrait déclencher des interventions réglementaires dans les 6 à 12 prochains mois.

Ce qu'il faut surveiller

Trois éléments permettront de trancher. D'abord, le rapport promis par Anthropic, qui dira si l'entreprise rend publique une partie de ce qu'elle a caviardé. Ensuite, la réponse à la question de l'accès : METR rappelle que cette évaluation était distincte du programme d'accès « comparable à celui d'un employé » annoncé le mois dernier par Anthropic, et c'est ce type de regard indépendant, plus profond, que réclament les spécialistes. Enfin, les prochaines mesures de l'AECI, qui diront s'il s'agissait d'un saut ponctuel ou d'une accélération durable.

Une chose est établie par ce travail : pour la première fois, un évaluateur extérieur, avec un accès privilégié, juge probable que l'IA contribue déjà de façon majeure à la vitesse de sa propre amélioration. Ce qu'il ne peut pas encore montrer au public, c'est jusqu'où cela ira.