Politique

Brésil : la réélection de Lula ne règle pas la question des institutions

Lula l'a emporté de justesse le 25 octobre, mais une droite dure renforcée au Congrès et une Cour suprême discréditée laissent la démocratie brésilienne devant un chantier institutionnel considérable.

Brésil : la réélection de Lula ne règle pas la question des institutions

Une victoire à l'arraché, une contestation verbale qui n'a pas dégénéré, et un système institutionnel qui accumule les points de fragilité : trois semaines après le second tour, le Brésil respire, mais ne peut pas se permettre de relâcher la garde.

Une réélection que personne n'avait vue venir

Le 25 octobre, Luiz Inácio Lula da Silva a été réélu pour un quatrième mandat non consécutif. Selon l'Associated Press, reprise par PBS, la Cour électorale lui a attribué, une fois tous les bulletins comptés, une avance de près de 4,4 millions de voix sur le sénateur Flávio Bolsonaro, fils de l'ancien président Jair Bolsonaro. Les chiffres du Tribunal supérieur électoral (TSE), relayés par Clash Report, donnent 64 256 232 voix à Lula contre 59 826 041 à son adversaire, soit 51,79 % contre 48,21 %.

Le scénario était pourtant très différent trois semaines plus tôt. The Conversation rappelle que Flávio Bolsonaro avait pris la tête du premier tour, le 4 octobre, avec 47,03 % des suffrages valides contre 45,16 % pour Lula. Le président sortant a donc dû remonter un retard d'environ 2,2 millions de voix. Selon le quotidien sud-africain IOL, il devient ainsi le premier candidat de l'ère démocratique brésilienne à gagner une présidentielle après avoir terminé deuxième au premier tour.

L'analyse de The Conversation attribue ce retournement à une mobilisation collective, en ligne comme dans la rue, qui a transformé une campagne sans enthousiasme. Le blogue juridique allemand Verfassungsblog, dans un texte publié le 6 novembre par le juriste Diego Platz Pereira, insiste sur le même point : l'avenir de la démocratie brésilienne dépendra en partie de cet engagement social, mais aussi de la capacité à encadrer les pouvoirs des grandes plateformes numériques.

Un résultat contesté, mais sans rupture

Le soir du second tour a été chaotique. D'après l'AP, un juge de la Cour suprême a décidé à la dernière minute de prolonger le vote de deux heures, ce qui a semé la confusion dans les bureaux de scrutin. Selon Verfassungsblog, le juge Cristiano Zanin a pris cette décision monocratique moins de 30 minutes avant la fermeture, alors que de nombreuses machines de vote étaient déjà fermées et ne pouvaient plus être rouvertes. Le même texte précise qu'il est apparu mathématiquement évident que le résultat n'aurait pas changé, même si toutes les machines étaient restées ouvertes, et que les deux camps avaient demandé la prolongation.

Flávio Bolsonaro a malgré tout cherché à semer le doute. Clash Report rapporte qu'il a qualifié de « mathématiquement impossible » le gain de 10,3 millions de voix de Lula entre les deux tours. Or, le même article note que ce chiffre correspond aux données officielles du TSE : le président a progressé de 53,9 à 64,3 millions de voix, tandis que son rival passait de 56,1 à 59,8 millions. L'écart s'explique simplement par une participation et des reports de voix différents entre les deux scrutins.

Ce réflexe de contestation n'est pas anodin dans un pays où, comme le rappelle le Stanford Center on Democracy, Development and the Rule of Law, un candidat battu avait pour la première fois mis en doute l'intégrité du système électoral lors de la présidentielle de 2022, un système qui était jusque-là une source de fierté nationale.

Un Congrès qui a viré à droite

La victoire de Lula à la présidence ne dit pas tout du rapport de forces. Selon l'analyse publiée par le Stanford Center on Democracy, Development and the Rule of Law, les électeurs ont consolidé le 4 octobre l'extrême droite comme première force dans les deux chambres, la Chambre des députés et le Sénat. Le blogue iConnect précise que le Parti libéral (PL) de la mouvance bolsonariste est devenu le plus grand parti du Sénat au début d'une législature depuis 1988, et que 49 sénateurs de droite siégeront à partir de 2027.

Les conséquences sont concrètes. Toujours selon iConnect, ce bloc détiendrait la majorité absolue, déterminante pour approuver les nominations à la Cour suprême, et atteindrait le seuil des trois cinquièmes nécessaire pour adopter un amendement constitutionnel. Un projet d'amendement déposé par des élus du PL permettrait au Congrès de suspendre des décisions définitives de la Cour suprême lorsqu'une majorité qualifiée estimerait qu'elle a outrepassé ses pouvoirs.

Le Stanford Center rappelle aussi un précédent révélateur : en avril, le Sénat a rejeté le candidat du président à la Cour suprême, ce qui ne s'était pas produit depuis 1894. Le siège laissé vacant par la retraite de Luís Roberto Barroso n'est toujours pas pourvu, et trois autres juges atteindront l'âge obligatoire de la retraite, 75 ans, durant le prochain mandat. Lula devra donc composer avec un Sénat hostile pour renouveler une partie du tribunal.

Une Cour suprême puissante, mais fragilisée

C'est la Cour suprême fédérale (STF) qui a, en 2025, condamné Jair Bolsonaro à 27 ans et 3 mois de prison pour tentative de coup d'État, à la suite de sa défaite de 2022. Selon l'encyclopédie en ligne Wikipédia, qui résume le dossier, 29 des 34 personnes mises en cause ont été condamnées. NPR avait alors souligné qu'il s'agissait de la première fois qu'un ancien chef d'État brésilien était jugé pour avoir tenté de renverser le gouvernement, dans un pays marqué par des putschs répétés, dont celui de 1964.

La légitimité du tribunal est pourtant en péril. Verfassungsblog évoque une méfiance à des niveaux records, nourrie par l'accumulation de décisions individuelles de juges, jusqu'à une séance plénière télévisée, peu avant le premier tour, qui a tourné à l'affrontement personnel entre magistrats. Un autre texte du même blogue, signé en avril par Juliano Zaiden Benvindo et Miguel Gualano de Godoy, parle de la pire crise de gouvernance judiciaire de l'histoire démocratique de la Cour, liée notamment au scandale de la Banco Master, une affaire de fraude bancaire présumée impliquant des liens avec des proches de juges.

Les auteurs avertissent qu'une cour qui perd son autorité morale aux yeux du public perd aussi sa capacité de jouer son rôle de contre-pouvoir. Le Stanford Center ajoute que les menaces de destitution de juges de la Cour suprême deviennent plus concrètes.

La thèse de Verfassungsblog : réduire les pouvoirs individuels

Le texte de Diego Platz Pereira propose un diagnostic précis. Selon lui, trop peu de personnes prennent trop de décisions au Brésil, et cela vaut pour la présidence, la Cour suprême, le Congrès et le bureau du procureur général. Il plaide pour des institutions plus solides et une réduction stratégique des pouvoirs concentrés entre les mains d'acteurs individuels.

Plusieurs pistes sont avancées :

  • La nomination des juges. Le pouvoir de désigner les magistrats de la Cour suprême appartient exclusivement au président. L'auteur évoque la possibilité de conseils institutionnels participant à la sélection, une idée déjà proposée par Lula, tout en préservant le rôle d'approbation du Sénat.
  • Le fonctionnement de la Cour. Il suggère de restreindre les décisions monocratiques, d'adopter un code d'éthique et de soumettre le pouvoir du président du tribunal de fixer l'ordre du jour à un contrôle collectif.
  • Le Congrès. Il pointe l'absence de contrepoids face aux présidents de la Chambre et du Sénat, qui disposent d'un vaste pouvoir discrétionnaire, notamment pour lancer ou non une procédure de destitution. Il juge aussi injustifiable que le cinquième du budget discrétionnaire du gouvernement fédéral soit contrôlé par les amendements budgétaires individuels des parlementaires.

Ce diagnostic recoupe celui de Verfassungsblog avant le second tour, qui estimait que l'issue du scrutin déciderait si le consensus démocratique né de la Constitution de 1988, après vingt-cinq ans de dictature militaire, resterait stable.

L'amnistie, test permanent de la responsabilité

Le dossier de l'amnistie reste ouvert. Selon Wikipédia, la Chambre des députés a approuvé en décembre 2025, par 291 voix contre 148, un projet qui ne gracie pas les condamnés mais réduit les peines liées au complot et aux émeutes du 8 janvier 2023. La Cour suprême devrait recalculer les peines au cas par cas. Plusieurs figures de droite, dont le gouverneur Tarcísio de Freitas, avaient plaidé pour l'amnistie, et ce dernier avait promis de gracier Jair Bolsonaro dès son premier jour au pouvoir. La Cour a de son côté signalé qu'une telle mesure serait inconstitutionnelle.

La défense de Bolsonaro a par ailleurs déposé en mai 2026 une demande de révision criminelle, que le procureur général Paulo Gonet a recommandé de rejeter, selon la même source. Le sort du leader emprisonné restera donc un levier politique majeur pour la droite durant tout le prochain mandat.

Ce qu'il faut surveiller

Le Brésil a prouvé en 2026 que ses mécanismes électoraux fonctionnent et que la mobilisation civile compte. Mais plusieurs analystes en tirent des leçons prudentes. The Conversation estime que la remontée de Lula ne résout pas les tensions structurelles auxquelles fera face sa nouvelle administration. Le Stanford Center souligne que, même en cas de victoire du projet démocratique de Lula, les fractures sont si profondes qu'il n'y a aucune garantie que l'ordre issu de 1988 perdure.

Trois échéances diront si la démocratie brésilienne se consolide ou se fragilise : le sort du siège vacant à la Cour suprême et l'attitude d'un Sénat à majorité de droite, l'éventuelle adoption d'amendements limitant le pouvoir du tribunal, et la capacité du STF à se réformer lui-même avant que sa légitimité ne s'érode davantage. Le débat, au Brésil comme chez les juristes qui le suivent, porte désormais moins sur les personnes que sur l'architecture des pouvoirs.