Deux villes se font face de part et d'autre de la rivière des Outaouais, et leurs corps policiers n'ont pas du tout la même marge de manœuvre. Du côté ontarien, le Service de police d'Ottawa (SPO) vient de réclamer 44 millions de dollars de plus aux contribuables. Du côté gatinois, l'administration municipale a plutôt annoncé que des embauches prévues n'auront pas lieu. Pour une région où la frontière est une ligne sur une carte plus qu'une réalité du quotidien, la comparaison mérite qu'on s'y attarde.
Ce que demande la police d'Ottawa
Selon Radio-Canada, le SPO a présenté jeudi une première ébauche de son budget 2027 devant le comité des finances et de la vérification de la Commission de service de police d'Ottawa. Le plan prévoit 44 millions de dollars supplémentaires de la part des contribuables, ce qui permettrait de financer 50 policiers de plus, les heures supplémentaires, les hausses salariales et la modernisation du service, notamment le recours à l'intelligence artificielle pour les enquêtes.
Pour situer l'ampleur de la demande : le budget total du SPO pour 2026 s'élevait à 484 millions de dollars, dont 415 millions provenaient des taxes foncières. La CBC précise qu'une telle somme représenterait une hausse d'environ 11 % du prélèvement qui finance la police. Elle survient au moment où le maire réélu, Mark Sutcliffe, cherche à limiter la hausse globale des impôts à 2,5 % au maximum.
Il ne s'agit pas d'un budget définitif. La police dit vouloir surtout faire connaître ses besoins et recueillir des commentaires. Le calendrier rapporté par CTV News prévoit une présentation à la Commission le 27 janvier, une approbation par celle-ci le 22 février, puis un vote du conseil municipal le 24 février.
Où irait l'argent
Le directeur financier du SPO, Bill Merklinger, a séparé la demande en deux blocs. Les 24 premiers millions serviraient à garder l'organisation en équilibre et à la maintenir à un niveau adéquat. Les 20 millions restants commenceraient à bâtir la capacité d'une organisation « plus efficace ».
Le détail des principaux postes, tel que rapporté par la CBC et CTV News :
- 50 nouveaux policiers : 10 millions de dollars, en sus des embauches déjà nécessaires pour remplacer les départs, notamment à la retraite;
- hausse salariale prévue à la convention collective : 14 millions;
- heures supplémentaires : 4 millions de plus;
- deuxième année du programme de caméras corporelles : 4 millions;
- un nouveau centre de formation : 5 millions, la majeure partie étant financée par emprunt et comptabilisée séparément;
- modernisation, dont un programme de premiers intervenants par drone : environ 1 million.
Le plan d'Ottawa s'inscrit dans une trajectoire de quatre ans qui ajouterait 50 agents par année, soit 200 au total, une promesse que M. Sutcliffe avait aussi faite pendant sa campagne de réélection. Une prévision d'août évoquée par la CBC envisage des hausses du prélèvement policier très élevées au départ, possiblement jusqu'à 13 % par an, avant de se stabiliser autour de 4 % en 2032.
Un déficit qui s'installe
La demande ne sort pas de nulle part. Selon CTV News, le SPO prévoit pour 2026 un déficit de fonctionnement de 22 millions de dollars, attribué principalement aux heures supplémentaires non récupérables, à une enquête pour meurtre ayant nécessité des fouilles dans un site d'enfouissement, aux coûts des nouvelles recrues, au modèle de police de district et aux frais de la CNESST ontarienne (WSIB). Un gel d'embauche en vigueur depuis février devrait économiser 6,9 millions.
La CBC rappelait cet été que le service avait terminé 2025 avec un déficit de 28,9 millions de dollars, alors que les déficits tournaient auparavant autour de 10 millions. Les manifestations, la hausse du carburant et le temps supplémentaire figurent parmi les facteurs de dépassement.
L'historique des arbitrages compte aussi. D'après Radio-Canada, la police avait déjà vu une demande de 10,6 % ramenée à 5 % pour 2026, ce qui avait fait dire au chef Eric Stubbs que la hausse ne suffisait pas à soulager ses effectifs. Le conseiller Steve Desroches doute que la police obtienne le montant demandé. Dans son propos rapporté par la CBC, il évoque un contexte « très, très malheureusement sombre » sur le plan de l'abordabilité.
Gatineau, de l'autre côté du pont : un tout autre climat
À Gatineau, la semaine d'étude du budget 2027 a débuté le 2 novembre dans un climat de rigueur. Selon TVA Gatineau, l'administration prévoit la plus faible hausse de dépenses en cinq ans. Le Droit indique que le budget 2027 atteindrait 971,1 millions de dollars, en hausse de 45 millions sur 2026, avec une augmentation de taxes de 3 % pour les contribuables.
La Ville dit avoir trouvé plus de 20 millions en optimisations et en diversification de revenus. Radio-Canada rapporte les propos du président du comité exécutif, Steve Moran : aucun poste ne sera supprimé, ni chez les pompiers ni chez les policiers, mais des embauches planifiées n'auront pas lieu. TVA Gatineau précise que cela touche notamment le Service de police de la Ville de Gatineau (SPVG) et le Service de sécurité incendie.
Le SPVG vivait déjà cette contrainte. Le Droit rapportait en décembre 2025 que le chef Simon Fournier devait repousser à 2027 la création de 18 postes, qui auraient notamment servi à bâtir une équipe de proximité, sans garantie qu'ils puissent être créés l'an prochain. Il ne manquait alors que huit policiers pour compléter l'effectif autorisé.
L'échelle des deux services diffère considérablement. En 2022, le SPVG comptait 390 policiers et prévoyait en ajouter 43 d'ici 2027, selon le Bulletin de Gatineau. Le seul supplément réclamé par Ottawa pour 2027, 44 millions, représente près de la moitié du budget entier du SPVG de 2025, qui se chiffrait à environ 89 millions selon le document budgétaire de la Ville.
Un seul bassin de vie, deux logiques de financement
Cette comparaison n'a rien d'abstrait pour l'Outaouais. Le SPVG lui-même range la proximité d'Ottawa et l'obligation de collaboration transfrontalière parmi les particularités qui façonnent sa réalité policière, indique le Bulletin de Gatineau. Les deux corps de police partagent des ponts, des événements, des bassins de main-d'œuvre et, parfois, des crises.
Le précédent le plus parlant remonte à l'hiver 2022. Pendant les manifestations du centre-ville d'Ottawa, le SPVG avait déployé des effectifs près des ponts, et estimait déjà à 198 000 dollars ses dépenses en heures supplémentaires et en repas, d'après Radio-Canada. Du côté d'Ottawa, la facture policière dépassait les 35 millions de dollars, selon La Presse. Les deux services avaient alors cherché de l'aide financière auprès de leurs gouvernements respectifs, mais la facture du côté gatinois restait minime en comparaison.
Un point mérite d'être souligné : le SPO fait face à des pressions de grande ville capitale, dont les manifestations récurrentes font partie. Gatineau subit les contrecoups de ces événements sans disposer de la même enveloppe fédérale ou provinciale. En février 2022, le ministre québécois interrogé par TVA Gatineau jugeait la question de l'aide « hypothétique » faute de demande formelle de la Ville.
Le recrutement, un enjeu qui traverse la rivière
Il faut éviter de tirer des conclusions hâtives : aucune source consultée n'établit que les 50 postes supplémentaires d'Ottawa auront un effet direct sur le recrutement du SPVG. Mais la logique est facile à suivre. Quand un service voisin, plus gros, annonce un plan de 200 embauches sur quatre ans, la pression s'exerce sur un marché du travail policier déjà tendu. À Gatineau, où des postes sont gelés, la question de l'attractivité reste ouverte. Le SPVG n'a pas commenté cette hypothèse dans les documents publics consultés.
Infrastructures : deux chantiers en parallèle
Les deux services partagent aussi une année chargée en immobilisations. Ottawa prévoit un nouveau centre de formation. Gatineau construit son futur quartier général, un projet de 187,3 millions de dollars. Radio-Canada rapportait cette semaine que la Ville assure qu'il n'y a pas de retard : la livraison est toujours attendue à la fin de 2030, et la Ville a décidé d'accorder un seul contrat pour la déconstruction et la construction. À Aylmer, le nouveau point de service est budgété à 25,7 millions, selon la Ville de Gatineau.
Ce qu'il faut surveiller
Côté ottavien, les prochains jalons sont connus : les rapports sur les orientations budgétaires de la Ville et de la police le mois prochain, puis la présentation à la Commission en janvier et le vote du conseil municipal en février. Le montant final sera probablement inférieur à la demande initiale, si l'on se fie au précédent de 2026.
Côté gatinois, l'adoption officielle du budget 2027 suivra la semaine d'étude. Les 18 postes policiers reportés, eux, dépendront des arbitrages de la prochaine année.
Pour les résidents de l'Outaouais, l'essentiel est de savoir que la décision se joue à l'hôtel de ville d'Ottawa, qu'elle ne les concerne pas directement sur leur compte de taxes, mais qu'elle dessine le contexte policier d'une même agglomération. Reste à voir si la trajectoire des deux services convergera ou continuera de diverger.
