Le New York City Ballet vient d'ouvrir un nouveau chapitre avec son Casse-Noisette. Selon le New York Times, c'est sur un écran en dôme, à Detroit, que la production a entamé une vie immersive. La formule « en réalité virtuelle » du titre du quotidien demande toutefois à être nuancée : aucun casque n'est distribué aux spectateurs. Ce qui se joue là, c'est une autre réponse à la même question, celle de la manière dont une machine peut nous faire sentir présents dans une œuvre.
Ce qui est proposé, concrètement
Le 6 octobre, l'entreprise américaine Cosm et le New York City Ballet (NYCB) ont annoncé un partenariat. Selon le communiqué de Cosm, George Balanchine's The Nutcracker est présenté dans ses salles d'Atlanta, de Dallas, de Detroit et de Los Angeles. La production a été captée au David H. Koch Theater, au Lincoln Center, puis conçue exclusivement pour des dômes DEL de 87 pieds de diamètre et de résolution 12K+.
Le contenu a été filmé pendant la saison 2025-2026 du NYCB. Parmi les interprètes, le communiqué cite Tiler Peck en fée Dragée, Roman Mejia en cavalier, ainsi que plus de 50 danseurs de la compagnie et 70 élèves de la School of American Ballet. L'orchestre du NYCB, dirigé par Andrew Litton, joue la partition de Tchaïkovski. L'adaptation et la réalisation sont signées Philippe Safir.
Ce que les spectateurs voient, c'est le grand format de la production : le sapin de 41 pieds, la scène des flocons, les centaines d'artistes. Les billets s'affichent à partir de 41 $ US pour certaines séances au dôme de Los Angeles, selon la page de Cosm, avec nourriture et boissons sur place. Le directeur artistique du NYCB, Jonathan Stafford, promet que le public se sentira comme « un invité sur scène » à la fête des Stahlbaum. Il s'agit d'un discours promotionnel : aucun compte rendu critique indépendant de la version en dôme n'était disponible au moment de la rédaction.
« Réalité partagée » contre casque : le vrai débat
Le terme choisi par Cosm n'est pas anodin. L'entreprise parle de Shared Reality, une expérience qui offre l'immersion de la réalité virtuelle ou augmentée, mais à très grande échelle. Elle affirme que cela permet une interaction en temps réel et une expérience collective qu'un casque ne donne pas. Le site de l'entreprise précise que cette technologie s'oppose aux casques individuels et aux écrans de téléviseur ou de téléphone.
C'est là que le dossier relève de la communication homme-machine. Un casque isole : il offre un point de vue unique, calculé pour une seule personne, et sépare ce spectateur de son voisin. Le dôme fait le pari inverse. L'image est la même pour tous, on mange, on commente, on réagit ensemble. Une critique du site Top Fashion Around résume l'idée en disant que le format évite d'enfermer chacun dans un casque. Le même texte nuance la valeur du billet : elle dépend beaucoup de l'événement et de la place choisie.
Le compromis est réel. Dans un dôme, le « point de vue » est fixé par le réalisateur. Les « perspectives inédites » vantées par Cosm sont donc des choix de caméra et de montage, pas des déplacements décidés par le spectateur. On gagne la présence collective, on perd la liberté de mouvement. C'est un autre point sur l'échelle de l'interaction, pas une version inférieure ou supérieure de la réalité virtuelle.
Un format encore en rodage
Le dôme n'est pas une technologie neutre. Dans une critique du film The Matrix projeté chez Cosm à Dallas, le site The Cosmic Circus juge le résultat imparfait, mais parfois très impressionnant. Il note que les décors générés autour du film restent par moments statiques, et il soupçonne l'équipe créative d'avoir été dépassée par l'ampleur de l'écran. Un film a un cadre rectangulaire à prolonger ; un ballet filmé sur une scène à l'italienne pose la même difficulté, puisque la scène est frontale alors que le dôme enveloppe.
La danse ajoute une contrainte propre : le corps entier doit rester lisible. La force du ballet, c'est la géométrie des ensembles. Les « blizzards de ballerines » de la scène des flocons ont été pensés pour un spectateur assis devant, pas pour quelqu'un placé au milieu. Cosm affirme précisément avoir imaginé des angles qui mettent le public « sur scène », ce qui suppose une captation spécifique plutôt qu'une simple retransmission.
C'est aussi une affaire de modèle d'affaires. Pour le NYCB, le Casse-Noisette attire plus de 100 000 spectateurs chaque année au Lincoln Center, selon le communiqué. Les quatre salles de Cosm multiplient les séances, y compris des matinées et des représentations tardives, sur plusieurs semaines. La compagnie y voit une façon d'élargir l'accès à sa production phare au-delà de New York. Pour Cosm, c'est la première incursion de l'entreprise dans le ballet et les arts classiques, après les spectacles O et Mystère du Cirque du Soleil.
Le casque, lui, continue sa route
L'autre approche, celle du casque, avance en parallèle dans la musique classique. À Londres, le Southbank Centre accueille depuis le 11 septembre Playing with Fire, une installation avec la pianiste Yuja Wang, produite par VIVE Arts et Atlas V et réalisée par Pierre-Alain Giraud. Selon le communiqué de lancement, le public y est équipé de casques VIVE Focus Vision et peut circuler librement autour d'un piano Steinway Spirio qui rejoue en temps réel le jeu de la pianiste, synchronisé avec ses doigts holographiques.
Les critiques sont partagées. Dans des extraits relayés par l'International Society for Presence Research, la critique du Guardian parle d'une expérience à la fois enchanteresse et inquiétante, tandis que le Evening Standard évoque une impression de présence par moments, d'absence à d'autres. Selon le New York Times, l'expérience offre une proximité avec le geste que le concert ne permet pas, mais elle fait aussi de la musique un stimulus parmi d'autres. Le Daily Telegraph, dans un texte repris par AOL, juge plus intrigante la seconde expérience londonienne, le Virtual Orchestra de la Philharmonia, qui permet de jouer soi-même les timbales avec l'orchestre.
Les deux logiques se répondent. Avec le casque, on gagne le déplacement et la participation, mais on perd le voisin. Avec le dôme, on garde le groupe, mais on subit le regard imposé. Aucune des deux n'a prouvé qu'elle pouvait remplacer la salle de concert ou de ballet ; toutes deux visent plutôt un public qui n'irait pas, ou pas souvent, au spectacle vivant.
Une question plus ancienne qu'il n'y paraît
La disparition, le 4 novembre, de l'artiste français Fred Forest, à 93 ans, rappelle que ces interrogations ne datent pas du casque. Selon franceinfo, il a utilisé la vidéo dès 1967 et exploré ensuite les médias, le net art et la réalité virtuelle. Le Journal des Arts raconte qu'il avait réalisé dès 1969 à Tours une installation interactive associant écrans, sons et informatique. Il avait fait de la communication elle-même sa matière, et de la passivité du spectateur son adversaire. À la télévision belge, en 1976, il avait persuadé les téléspectateurs qu'il pouvait les voir depuis le studio, pour les sortir de leur rôle de simples récepteurs.
Avec un demi-siècle de recul, la question reste la même : que peut-on demander à un dispositif pour que le spectateur cesse d'être un simple récepteur ? Le dôme répond par l'enveloppement et la sociabilité, le casque par la participation individuelle. Le ballet, art du corps présent, met ces réponses à rude épreuve.
Ce qu'il faut retenir
Le Casse-Noisette sous dôme n'est pas de la réalité virtuelle au sens strict, mais une forme de présence partagée construite autour d'un écran géant. Son intérêt tient moins à la prouesse technique qu'à la question posée : une œuvre conçue pour une scène peut-elle être réinventée pour un espace sans scène ? Les premiers retours de spectateurs, encore rares, diront si le public suit. Le calendrier de Cosm, étalé jusqu'à la fin de décembre, offrira un test grandeur nature.
