Côte-Nord

Côte-Nord : entre promesse routière et sentiment d'oubli, la région cherche sa place dans la campagne

La CAQ promet deux nouveaux tronçons de la route 138 en Basse-Côte-Nord, alors que les MRC déplorent l'absence des chefs. Que peuvent vraiment attendre les électeurs nord-côtiers?

Côte-Nord : entre promesse routière et sentiment d'oubli, la région cherche sa place dans la campagne

À quelques jours du scrutin, la Côte-Nord vit une campagne à deux vitesses. D'un côté, une promesse d'infrastructure parmi les plus symboliques qui soient pour la région : la Coalition avenir Québec (CAQ) s'engage à construire deux nouveaux tronçons de la route 138 en Basse-Côte-Nord. De l'autre, des élus municipaux qui constatent que les chefs de parti ont largement boudé leur territoire. Entre ces deux réalités, une question demeure : la région pèse-t-elle réellement dans cette fin de campagne?

Des MRC qui se sentent laissées de côté

Le constat a été relayé par Radio-Canada : les MRC de la Côte-Nord se disent oubliées par les chefs de parti. Le reproche n'est pas nouveau dans une région qui s'étire sur plus de 1000 kilomètres de littoral, de Tadoussac jusqu'à Blanc-Sablon, et où chaque déplacement représente un investissement logistique considérable pour une caravane électorale.

La Côte-Nord compte six MRC : La Haute-Côte-Nord, Manicouagan, Sept-Rivières, Caniapiscau, Minganie et Le Golfe-du-Saint-Laurent. Sur le plan électoral, elle ne se découpe qu'en deux circonscriptions, René-Lévesque et Duplessis. Autrement dit, un territoire immense, riche en ressources minières, forestières et hydroélectriques, mais un poids modeste dans l'arithmétique des sièges. C'est précisément ce déséquilibre que les élus municipaux dénoncent : la région contribue fortement à l'économie, mais elle attire peu l'attention quand vient le temps de planifier l'itinéraire des chefs.

Une exception se profile. Toujours selon Radio-Canada, le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, prévoit un passage sur la Côte-Nord la semaine prochaine. Ce détour tardif sera scruté : les élus attendront moins une photo qu'une réponse claire sur les dossiers qui les préoccupent, au premier rang desquels figure la route.

La promesse caquiste : deux tronçons et une pelletée de terre

C'est dans ce contexte que la CAQ a abattu sa carte régionale. Comme l'a rapporté Radio-Canada, le parti promet deux nouveaux tronçons de la route 138 en Basse-Côte-Nord. Kateri Champagne-Jourdain, candidate caquiste dans Duplessis et ministre responsable de la région au sein du gouvernement sortant, assure qu'une première pelletée de terre aura lieu d'ici la fin du prochain mandat.

Le choix des mots mérite qu'on s'y arrête. Une première pelletée de terre n'est ni une route ouverte à la circulation ni un chantier achevé. C'est un jalon politique, qui permet de démontrer qu'un projet a quitté la planche à dessin. Pour un électeur de La Romaine, d'Harrington Harbour ou de Tête-à-la-Baleine, la différence est capitale : une pelletée de terre en fin de mandat signifie, dans le meilleur des cas, que la route ne sera pas carrossable avant plusieurs années encore.

Trois éléments permettent d'évaluer la solidité d'un tel engagement :

  • L'échéancier : la promesse fixe un horizon pour le début des travaux, mais pas pour leur achèvement.
  • Le financement : un projet routier en milieu isolé, sur un terrain rocheux parsemé de rivières et de milieux humides, coûte cher au kilomètre. Les montants, leur inscription au Plan québécois des infrastructures et un éventuel partage des coûts avec Ottawa sont les véritables indicateurs de sérieux.
  • Les étapes préalables : études d'avant-projet, évaluation environnementale et consultations auprès des communautés, notamment innues, doivent précéder toute excavation. Leur état d'avancement détermine si l'échéance est réaliste.

Un désenclavement promis depuis des décennies

Si la promesse suscite une prudence certaine, c'est que l'histoire du désenclavement de la Basse-Côte-Nord est jalonnée d'annonces qui ont tardé à se concrétiser. La route 138 s'arrête aujourd'hui à Kegaska. Au-delà, sur plusieurs centaines de kilomètres, les villages ne sont reliés au reste du réseau que par la mer, les airs et, l'hiver, par des sentiers de motoneige. Tout au bout, un segment isolé de la 138 relie Vieux-Fort à Blanc-Sablon, où il se raccorde au réseau routier du Labrador.

Le prolongement de Natashquan à Kegaska, inauguré au début des années 2010, a longtemps été présenté comme une étape vers une liaison complète. Depuis, les gouvernements successifs, de toutes allégeances, ont évoqué la suite sans que le chaînon manquant se referme. Les résidents de la Basse-Côte-Nord continuent de dépendre du navire de ravitaillement et du transport aérien, avec ce que cela implique pour le coût de la vie, l'accès aux soins et le maintien des jeunes dans la région.

C'est à l'aune de cette longue attente qu'il faut lire la promesse actuelle. Deux tronçons ne suffiront pas à relier la Basse-Côte-Nord au reste du réseau. Ils peuvent toutefois, selon leur localisation, désenclaver certaines communautés entre elles, ce qui aurait des effets concrets sur les services partagés, l'approvisionnement et les déplacements quotidiens.

La 138, une artère vitale et fragile

L'enjeu routier dépasse d'ailleurs la seule Basse-Côte-Nord. Toute la région repose sur un axe unique. Cette semaine encore, Radio-Canada rapportait un accident mortel à Longue-Rive, en Haute-Côte-Nord, qui a entraîné la fermeture complète de la route 138, la circulation devant être détournée par le village. Au-delà du drame humain, l'événement rappelle une réalité quotidienne pour les Nord-Côtiers : lorsque la 138 est coupée, il existe rarement une solution de rechange.

La sécurité et la fiabilité du tronçon existant, entre Tadoussac et Kegaska, constituent donc un second volet du débat routier, souvent éclipsé par la question du prolongement. Les élus municipaux réclament de longue date des investissements dans l'entretien, les voies de dépassement et la sécurisation des secteurs accidentogènes. Une promesse de nouveaux kilomètres ne dispense pas les partis de se prononcer sur ceux qui existent déjà.

Ce que les autres partis devront préciser

Face à l'engagement caquiste, les autres formations sont attendues au tournant. Le passage annoncé de Paul St-Pierre Plamondon offrira au Parti québécois l'occasion de dire s'il reprendrait à son compte les deux tronçons promis, s'il proposerait un autre tracé ou un autre calendrier, et comment il financerait le tout. Les libéraux, les solidaires et les conservateurs devront, eux aussi, dire clairement où ils se situent sur le prolongement de la 138, faute de quoi le sentiment d'oubli exprimé par les MRC risque de se confirmer.

Pour les électeurs, quelques questions simples permettent de départager les engagements : quels tronçons exactement, entre quelles localités? Quel budget, et est-il déjà inscrit dans la planification gouvernementale? Les études environnementales sont-elles amorcées? Les communautés autochtones concernées ont-elles été consultées? Et surtout, quelle date pour une route ouverte, et non seulement pour une cérémonie d'ouverture de chantier?

Une région qui veut compter

La Côte-Nord n'a pas le nombre de circonscriptions pour faire basculer une élection à elle seule. Elle a néanmoins des enjeux structurants, et une mémoire longue des promesses. La CAQ mise sur un projet concret et hautement symbolique ; le PQ tente de corriger une absence remarquée par un déplacement de dernière minute. Entre les deux, les MRC rappellent qu'une présence politique ne se mesure pas qu'à la fréquence des visites, mais à la capacité de livrer. Le verdict des urnes dira si ces gestes de fin de campagne ont convaincu ; celui du prochain mandat dira s'ils étaient sincères.