Le chiffre est spectaculaire, mais ce sont les détails qui comptent. Dans son Rapport sur la dette internationale publié ce jeudi, la Banque mondiale indique que la dette extérieure des pays à revenu faible et intermédiaire a atteint un record de 9,4 billions de dollars américains en 2025. Plus inquiétant encore que le stock lui-même : le prix à payer pour s'endetter n'a presque jamais été aussi élevé pour les États les plus vulnérables.
Une hausse deux fois plus rapide que prévu
Selon Reuters, la dette extérieure de ces pays a bondi de 5,5 % en 2025, la plus forte progression annuelle depuis 2021, au lendemain de la pandémie. L'agence TASS, qui cite le rapport, précise que ce rythme représente plus de quatre fois la croissance annuelle moyenne enregistrée entre 2022 et 2024.
Le contraste avec l'année précédente est frappant. Dans l'édition 2025 du rapport, publiée en décembre dernier, la Banque mondiale faisait état d'un stock de 8,9 billions de dollars en 2024, en hausse de seulement 1,1 %. Le répit de l'an dernier aura donc été de courte durée.
Le plus gros de la hausse est venu des créanciers privés. D'après Reuters, les emprunts auprès de prêteurs privés et les émissions d'obligations d'entités publiques ont augmenté de près de 35 %, pour atteindre 251 milliards de dollars, un sommet en cinq ans. L'AFP rapporte que Haishan Fu, statisticienne en chef du Groupe de la Banque mondiale, juge ce retour du financement privé « bienvenu », tout en soulignant que ces pays empruntent davantage, paient davantage et laissent souvent moins de ressources au développement à long terme.
Les plus pauvres paient le prix fort
C'est là que le dossier devient politique. Les 78 pays admissibles aux prêts à taux très bas ou nuls de l'Association internationale de développement (IDA), le guichet de la Banque mondiale pour les économies les plus fragiles, ont vu leur dette extérieure croître plus vite que les autres : +8,1 %, à 1,3 billion de dollars, selon Reuters. L'an dernier, ce groupe était à 1,2 billion.
Et ils empruntent cher. Toujours selon Reuters, ces pays ont payé en moyenne 8,2 % sur leurs nouveaux engagements auprès de créanciers privés, le niveau le plus élevé depuis 1989, et 9,4 % sur leurs nouvelles obligations. Les pays non admissibles à l'IDA, eux, ont payé en moyenne 5,5 % sur leurs nouvelles obligations, en baisse par rapport à 5,8 % en 2024. Autrement dit, l'écart se creuse : l'amélioration de l'accès aux marchés ne profite pas à tout le monde de la même façon.
Le Guardian donne des exemples concrets tirés du rapport : le Laos a emprunté récemment à 11,5 %, la République du Congo à 13,88 % et le Kenya à 9,2 %. Pour mémoire, la Banque mondiale écrivait en décembre dernier que les émissions d'eurobligations d'avant 2020 affichaient souvent des coupons de 4 à 6 %, contre 8 à 10 % pour de nombreux émetteurs aujourd'hui.
Rembourser sans se désendetter
Le service de la dette, c'est-à-dire le capital et les intérêts remboursés, a atteint 1,4 billion de dollars en 2025, rapporte l'AFP, soit une hausse de 1,9 % et une cinquième augmentation annuelle consécutive. Les paiements aux créanciers privés ont grimpé de 13,7 %, à 363 milliards de dollars.
Un mécanisme préoccupe particulièrement l'institution. Selon Reuters, de nombreux gouvernements ont émis de nouvelles obligations pour racheter des dettes arrivant à échéance, ce qui repousse l'échéance du problème, souvent à des taux plus élevés et sans réduire significativement le stock de dette. Et la tendance se poursuit : selon la même source, plus de dix pays avaient déjà dépassé en août leurs émissions de toute l'année 2025.
Le rapport met aussi en lumière un facteur extérieur aux politiques des gouvernements emprunteurs. Reuters indique que la forte dépréciation du dollar a pesé lourd : en gonflant la valeur en dollars des dettes libellées dans d'autres monnaies, elle explique plus de 28 % de la hausse de l'endettement. Plusieurs grands emprunteurs de facilités à taux réduit ont ainsi vu leur stock de dette augmenter fin 2025 malgré des remboursements continus.
Une nuance mérite d'être faite. Reuters note que, pour la première fois depuis plusieurs années, les flux nets ont été positifs en 2025, avec une entrée nette de 45 milliards de dollars, alors que les pays en développement avaient versé 436 milliards de plus en service de la dette qu'ils n'avaient reçu de nouveaux financements entre 2022 et 2025. Le tableau d'ensemble reste toutefois celui d'une période de saignée : la Banque mondiale avait calculé en décembre que ces pays avaient versé 741 milliards de dollars de plus qu'ils n'avaient reçu entre 2022 et 2024, le pire écart en au moins cinquante ans.
Ce que cela empêche de financer
La Banque mondiale avertit que cette charge risque d'évincer des investissements essentiels en éducation, en infrastructures, en santé et en emplois. Selon l'agence, les pays les plus endettés sont aussi plus exposés aux chocs extérieurs : lorsqu'une crise survient, davantage d'habitants n'arrivent plus à se payer une alimentation saine.
L'institution insiste également sur la transparence. Elle met en garde contre la multiplication de nouveaux créanciers, d'instruments, de garanties et de montages financiers, qui peut compliquer l'évaluation de l'exposition réelle d'un pays. Le même rapport de décembre décrivait un dédale de processus de restructuration, entre le Cadre commun du G20 et des accords ponctuels avec les États et les détenteurs d'obligations.
Un choc énergétique qui renchérit le crédit
Ce record arrive dans un environnement de taux d'intérêt qui remonte. Le jour même de la publication du rapport, la Banque d'Angleterre a relevé son taux directeur d'un quart de point, à 4 %, sa première hausse depuis août 2023, d'après CNBC. L'institution cite l'effet de la guerre entre les États-Unis, Israël et l'Iran, qui dure depuis huit mois, et s'attend désormais à une inflation d'environ 5 % au Royaume-Uni vers la mi-2027.
Selon l'Associated Press, la Réserve fédérale américaine et la Banque centrale européenne ont elles aussi relevé leurs taux récemment en réaction à l'inflation attisée par ce conflit. Or ce sont ces taux directeurs et les rendements des obligations d'État des économies avancées qui servent de plancher au coût du crédit pour les pays émergents et pauvres. Un article de Global Banking & Finance Review soulignait déjà, il y a quelques semaines, que la flambée des coûts d'emprunt dans les économies avancées avait poussé le coût du service de la dette des pays en développement à un sommet en 25 ans.
Le tableau n'est pas entièrement sombre : l'AP rapporte que les pertes républicaines aux élections américaines de mi-mandat ont provoqué une forte baisse des prix de l'énergie. Si elle se maintient, cette détente pourrait tempérer les attentes de nouvelles hausses de taux, pas seulement à Londres. Mais le rapport de la Banque mondiale porte sur 2025, et il prévient que les données préliminaires de 2026 montrent un crédit qui continue de circuler à un rythme soutenu, mais à des taux qui restent élevés, comme l'a relevé le Guardian.
Le Royaume-Uni veut en faire un chantier du G20
Le dossier prend une dimension diplomatique. Selon le Guardian, le gouvernement britannique prépare un « nouvel élan sur la dette » dans le cadre de sa présidence du G20 l'an prochain, un projet que le premier ministre Andy Burnham a lié à la reconnaissance de l'héritage de l'esclavage. Londres avait confirmé en novembre 2025 qu'il accueillerait le G20 en 2027, un groupe qui représente 85 % du PIB mondial et les deux tiers de la population de la planète, selon le site du gouvernement britannique.
Selon Global Banking & Finance Review, Londres entend faire de l'allègement et du refinancement de la dette des plus pauvres une priorité, dans l'esprit de l'initiative de Gordon Brown de 1999. Les pistes évoquées comprennent des échéances plus longues, de meilleurs taux de refinancement et des réformes pour empêcher les détenteurs privés d'obligations de bloquer les restructurations.
La crédibilité de cette ambition sera toutefois mise à l'épreuve. Le même média rappelle que l'aide publique britannique, qui avait atteint 0,7 % du revenu national en 2013, doit être ramenée à 0,3 % en 2027 pour financer des dépenses de défense plus élevées. Et comme l'expliquait une analyse de la London School of Economics, le consensus du G20 reste fragile depuis le sommet de Johannesburg, boycotté par les États-Unis, qui assurent la présidence du groupe en 2026.
Ce qu'il faut surveiller
Trois questions détermineront la suite. La première : les prix de l'énergie vont-ils rester assez bas pour calmer l'inflation et, par ricochet, les taux d'intérêt mondiaux ? La deuxième : les États emprunteurs continueront-ils de refinancer leurs échéances à 9 % ou plus, au risque de reporter la crise plutôt que de la résoudre ? La troisième : la présidence britannique du G20 parviendra-t-elle à convaincre les créanciers privés, et les grandes économies, d'accepter des règles de restructuration plus rapides ?
La Banque mondiale résume l'enjeu elle-même : l'accès au financement international s'est amélioré, mais son prix, lui, ne l'a pas fait. Pour les 78 pays les plus pauvres, c'est la différence entre emprunter pour investir et emprunter pour rembourser.
