Économie

Emploi américain en panne, Nasdaq au sommet : quand une mauvaise nouvelle réjouit Wall Street

Seulement 29 000 emplois créés en septembre aux États-Unis : la faiblesse du marché du travail éloigne une hausse de taux de la Fed et propulse le Nasdaq à un record, sur fond de crise des carburants.

Emploi américain en panne, Nasdaq au sommet : quand une mauvaise nouvelle réjouit Wall Street

Il arrive que les marchés financiers applaudissent une nouvelle qui, pour le reste de l’économie, n’a rien de réjouissant. Ce vendredi 2 octobre en est un exemple frappant. Les États-Unis n’ont ajouté que 29 000 emplois en septembre, selon les chiffres rapportés par le fil économique en direct du Guardian. Ce résultat est nettement inférieur aux attentes. La réaction de Wall Street a pourtant été immédiate et enthousiaste : le Nasdaq, l’indice à forte teneur technologique, a grimpé jusqu’à un sommet historique.

Pour comprendre ce paradoxe, il faut regarder au-delà du chiffre lui-même et se tourner vers la Réserve fédérale américaine (Fed), mais aussi vers la crise des carburants qui secoue l’Europe et occupe le G7.

29 000 emplois : un signal d’essoufflement

Le rapport mensuel sur l’emploi, publié par le département américain du Travail, est l’une des statistiques les plus scrutées de la planète financière. Il donne une mesure rapide de la vigueur de la première économie mondiale. Un gain de 29 000 postes est modeste pour un marché du travail de cette taille. Il suggère que les entreprises américaines ralentissent nettement leurs embauches.

Dans une conjoncture ordinaire, un tel chiffre ferait craindre un ralentissement de la consommation, moteur principal de la croissance aux États-Unis. Mais le contexte de l’automne 2026 n’a rien d’ordinaire. Les investisseurs ne se demandent pas d’abord si l’économie ralentit. Ils se demandent si la Fed va resserrer sa politique monétaire.

Une Fed tentée de relever ses taux

C’est là que se situe le cœur de l’affaire. Selon le Guardian, cette faiblesse de l’emploi pourrait dissuader la Fed de relever ses taux d’intérêt. La Presse, reprenant le compte rendu de la séance new-yorkaise, résume la logique du marché : la faiblesse des chiffres donne à la banque centrale des arguments pour attendre avant de relever ses taux directeurs.

La Fed poursuit un double mandat : la stabilité des prix et le plein emploi. Lorsque l’inflation menace, elle a tendance à relever ses taux pour refroidir l’activité. Lorsque l’emploi flanche, elle hésite à le faire, de peur d’aggraver le ralentissement. Un marché du travail qui s’essouffle fait donc pencher la balance du côté de la patience.

Pour les marchés boursiers, et surtout pour les titres technologiques, la différence est majeure. La valeur des entreprises de croissance repose en grande partie sur des profits attendus dans plusieurs années. Plus les taux d’intérêt sont élevés, plus ces profits futurs perdent de leur valeur actualisée. Une hausse de taux écartée, ou simplement repoussée, profite donc d’abord à l’indice Nasdaq. C’est ce qui explique qu’une mauvaise nouvelle pour les travailleurs soit devenue une bonne nouvelle pour les détenteurs d’actions.

Ce même raisonnement concerne le marché obligataire. Des taux directeurs stables rendent plus prévisibles les rendements des obligations américaines. Les Affaires notait d’ailleurs le même jour l’intérêt des investisseurs pour les fonds négociés en Bourse (FNB) à revenu fixe exposés au marché obligataire des États-Unis, un segment dominé par BlackRock.

Tesla en renfort

Le rapport sur l’emploi n’a pas été le seul carburant de la séance. Tesla a annoncé avoir livré plus de 486 000 véhicules dans le monde au troisième trimestre, un résultat supérieur aux attentes du marché. Selon Les Affaires, l’action du constructeur bondissait de 4,37 % à l’ouverture de la Bourse de New York.

Tesla figure parmi les plus lourdes capitalisations du Nasdaq. Sa progression a donc un effet mécanique sur l’indice. Le constructeur d’Elon Musk avait connu des trimestres difficiles, marqués par une concurrence accrue, notamment chinoise, sur le marché des véhicules électriques. Des livraisons meilleures que prévu rassurent sur la demande, à un moment où le prix élevé des carburants pourrait rendre la voiture électrique plus attrayante pour certains consommateurs.

En toile de fond, une flambée des carburants

Car la question de l’inflation, celle qui pousse la Fed à envisager une hausse de taux, est intimement liée à l’énergie. Le fil du Guardian signalait le même jour que le prix du diesel au Royaume-Uni avait atteint un record de 2 livres sterling le litre. Ce seuil est symbolique pour les transporteurs et les ménages britanniques.

Dans la zone euro, l’inflation de base a légèrement accéléré. Elle exclut l’énergie, l’alimentation, l’alcool et le tabac, et a atteint 2,5 % en septembre contre 2,4 % en août. La hausse est faible, mais elle va dans la mauvaise direction pour la Banque centrale européenne, qui vise une inflation de 2 %. Elle laisse surtout entrevoir que le renchérissement de l’énergie commence à se diffuser au reste de l’économie, par les coûts de transport et de production.

Le Guardian suivait également une vague de ventes sur les obligations souveraines françaises, sur fond de débat sur les compressions budgétaires et les hausses d’impôts. Le scénario rappelle que les tensions inflationnistes et budgétaires peuvent rapidement se transformer en stress sur les marchés de la dette européens.

Le G7 tente de calmer le jeu

Cette flambée des prix des carburants a pris une dimension diplomatique. Les cours du pétrole reculaient vendredi, rapporte La Presse, parce que le marché anticipait un déblocage des réserves européennes de gazole sous la pression des États-Unis. Une visioconférence des dirigeants du G7 était organisée dans l’après-midi pour répondre à la crise.

Les dirigeants des sept grandes économies ont ensuite publié une déclaration commune sur la sécurité énergétique et la stabilité des marchés à l’échelle mondiale, diffusée depuis Ottawa et relayée par Les Affaires. Le recours coordonné aux stocks stratégiques est un outil classique en cas de choc d’approvisionnement. Il ne règle pas les causes profondes d’une pénurie, mais il peut faire retomber la pression à court terme et apaiser les anticipations des marchés.

Pour les banques centrales, l’enjeu est considérable. Si les prix de l’énergie se stabilisent, la menace inflationniste s’atténue. La Fed aurait alors moins de raisons de relever ses taux, même sans l’argument d’un marché du travail affaibli.

Une euphorie fragile

Le record du Nasdaq repose donc sur un équilibre délicat. Les investisseurs parient sur un scénario idéal : un ralentissement assez marqué pour retenir la Fed, mais pas au point de provoquer une récession qui ferait fondre les bénéfices des entreprises.

Plusieurs risques pèsent sur ce pari. Un seul rapport mensuel ne fait pas une tendance, et les chiffres de l’emploi américain sont régulièrement révisés dans les mois qui suivent. Si les prochaines données confirment un affaiblissement durable, la question changera de nature : on ne parlera plus de taux, mais de récession, et les marchés pourraient alors réagir tout autrement. À l’inverse, une nouvelle poussée des prix de l’énergie pourrait obliger la Fed à agir malgré la faiblesse de l’emploi, un dilemme que les économistes associent au spectre de la stagflation.

Dans les semaines à venir, plusieurs indicateurs permettront de vérifier si l’optimisme de ce vendredi était justifié : les prochaines données sur l’inflation américaine, l’évolution des prix du pétrole et du diesel après l’intervention du G7, et le ton des responsables de la Fed. Les marchés ont choisi de retenir le côté rassurant de la faiblesse de l’emploi. Il reste à voir si l’économie réelle leur donnera raison.