Le tapis rouge déroulé pour Xi Jinping à Washington a débouché sur deux engagements concrets. Le premier porte sur des réductions tarifaires réciproques évaluées à 42 milliards de dollars américains. Le second prévoit l'ouverture d'un dialogue bilatéral consacré à la sécurité de l'intelligence artificielle. Selon le diffuseur public australien ABC, les baisses de droits de douane toucheront du côté américain les exportations de produits agricoles, de bois et de cosmétiques. Du côté chinois, elles viseront des importations américaines de petits électroménagers, de jouets et d'articles décoratifs. Le magazine Les Affaires rapporte pour sa part que les deux capitales ont convenu de signer un protocole d'accord pour mettre sur pied ce canal consacré à l'IA.
Derrière l'image d'une réconciliation, le contenu de l'entente révèle surtout l'état réel de la relation. Washington et Pékin savent désormais négocier des accommodements précis. Ils ne tentent plus de régler leurs différends de fond.
Une liste de produits qui en dit long
Le choix des biens visés est révélateur. Côté américain, l'agriculture, le bois et les cosmétiques sont des secteurs exposés aux représailles chinoises depuis 2018. Pékin s'en est servi comme leviers politiques. Il a frappé les producteurs de soja du Midwest, puis restreint en 2025 certaines importations américaines, dont les grumes, en invoquant des motifs phytosanitaires. Rouvrir ces marchés offre à la Maison-Blanche des gains visibles auprès d'une base électorale rurale.
Côté chinois, les petits électroménagers, les jouets et les décorations sont des biens de consommation courante. Leur prix pèse directement sur le budget des ménages américains. La Chine domine largement leur fabrication, et les tarifs imposés depuis 2025 s'y sont répercutés rapidement en magasin. Les alléger permet à l'administration Trump de répondre aux préoccupations sur le coût de la vie. Elle ne touche pas pour autant aux secteurs qu'elle juge stratégiques.
La liste laisse d'ailleurs de côté des pans entiers du différend : semi-conducteurs, véhicules électriques, batteries, équipements de télécommunication, acier, minéraux critiques. Ces dossiers relèvent de la sécurité nationale aux yeux des deux gouvernements, et c'est là que se joue la vraie rivalité. L'accord de Washington ne les effleure pas.
Il faudra aussi connaître les modalités exactes. Les premières dépêches ne précisent pas si les 42 milliards représentent la valeur des échanges visés ou un allègement de droits calculé autrement. Le calendrier d'application reste lui aussi à détailler. La portée économique réelle de l'entente en dépend.
Huit ans de guerre tarifaire en toile de fond
Pour mesurer la portée du geste, il faut remonter à 2018. Le premier mandat de Donald Trump avait alors lancé des vagues successives de droits de douane sur des centaines de milliards de dollars de produits chinois, et Pékin avait riposté. L'accord dit de « phase un », signé en janvier 2020, prévoyait des achats chinois massifs de biens américains. Ces objectifs n'ont jamais été atteints, en partie à cause de la pandémie. L'administration Biden a conservé l'essentiel des tarifs et ajouté des contrôles à l'exportation sur les puces avancées.
Le retour de Donald Trump en 2025 a provoqué une escalade sans précédent. Au printemps, les droits de douane américains sur les produits chinois ont dépassé 100 % pour certaines catégories, et Pékin a répliqué dans des proportions comparables. Une première trêve négociée à Genève en mai a ramené ces taux à des niveaux moins punitifs. La rencontre entre les deux dirigeants à Busan, en Corée du Sud, à la fin d'octobre 2025, a prolongé cette détente. Washington a réduit les droits liés au fentanyl. En échange, Pékin a suspendu pour un an ses nouvelles restrictions sur l'exportation de terres rares et s'est engagé à reprendre ses achats de soja américain.
Le sommet de Washington s'inscrit dans cette séquence. Chaque rencontre produit des concessions ciblées, souvent assorties d'échéances, qui peuvent être révoquées si le climat se détériore. La méthode tient davantage de la gestion de crise que de la construction d'un cadre commercial stable.
Détente durable ou trêve sélective?
Tout indique qu'il s'agit d'une trêve sélective. Trois éléments pointent dans ce sens.
D'abord, l'architecture tarifaire reste en place. Les réductions annoncées portent sur des segments précis. Le niveau moyen des droits entre les deux pays demeure très supérieur à celui d'avant 2018.
Ensuite, les outils de coercition non tarifaires restent intacts. Les contrôles américains sur les exportations de technologies sensibles et les listes noires d'entreprises chinoises sont toujours en vigueur. Il en va de même pour la capacité de Pékin à restreindre l'accès aux terres rares ou à ouvrir des enquêtes contre des multinationales américaines. Ces armes pèsent plus lourd que les tarifs sur les jouets.
Enfin, la logique de découplage progressif se poursuit. Les chaînes d'approvisionnement continuent de se déplacer vers l'Asie du Sud-Est, l'Inde ou le Mexique. Les deux gouvernements investissent massivement pour réduire leur dépendance mutuelle dans les secteurs d'avenir.
Cette trêve n'est pas pour autant négligeable. Elle stabilise les attentes des entreprises et des marchés financiers. Elle réduit aussi le risque d'une nouvelle escalade incontrôlée comme celle de 2025. Pour les agriculteurs américains comme pour les exportateurs chinois de biens de consommation, les gains sont tangibles.
Pourquoi parler de sécurité de l'IA entre rivaux
Le second volet de l'entente peut surprendre. Les États-Unis et la Chine se livrent une course acharnée en intelligence artificielle, qu'il s'agisse des modèles, des puces ou des centres de données. Washington restreint l'accès chinois aux processeurs les plus avancés, précisément pour ralentir son rival. Pourquoi alors ouvrir un canal sur la sécurité?
Parce que la concurrence n'exclut pas la gestion des risques partagés. L'histoire de la guerre froide en offre un précédent : Washington et Moscou ont établi une ligne directe et négocié des mécanismes de prévention des incidents sans cesser leur rivalité stratégique. L'IA présente des risques de même nature. Il peut s'agir d'erreurs d'interprétation dans des systèmes militaires automatisés, de l'utilisation de modèles puissants par des acteurs non étatiques pour concevoir des armes biologiques ou mener des cyberattaques, ou encore de comportements imprévus de systèmes avancés.
Le terrain avait été préparé. En mai 2024, des représentants des deux pays s'étaient réunis à Genève pour une première discussion sur l'IA. En novembre de la même année, Joe Biden et Xi Jinping avaient affirmé que la décision d'utiliser l'arme nucléaire devait rester sous contrôle humain. Le protocole annoncé à Washington, selon Les Affaires, donnerait un cadre plus formel à ces échanges.
Chaque partie y trouve son intérêt. Pékin gagne une reconnaissance de son statut de puissance technologique de premier plan et une place à la table où se définissent les normes. Washington obtient un moyen de faire valoir ses préoccupations sur les usages militaires et les capacités dangereuses des modèles chinois, sans rien concéder sur l'accès aux puces. Un dialogue sur la sécurité ne suppose pas le partage de technologies.
La portée de ce canal restera toutefois limitée par la méfiance mutuelle. Les questions de vérification sont épineuses. Aucune des deux capitales n'acceptera de laisser l'autre inspecter ses laboratoires ou ses systèmes militaires. Il faudra voir si le protocole débouche sur des engagements précis ou s'il demeure un forum d'échange de principes.
Ce que révèle le sommet
L'entente de Washington dessine une relation sino-américaine entrée dans une phase de rivalité encadrée. Les deux puissances ne cherchent plus à revenir au statu quo d'avant 2018, et ni l'une ni l'autre ne croit à une réconciliation globale. Elles veulent plutôt éviter que la confrontation déraille, en isolant des zones de compromis possibles : biens de consommation, produits agricoles, prévention des risques de l'IA.
Les semaines à venir montreront si les baisses tarifaires s'appliquent comme prévu et si le protocole sur l'IA est effectivement signé. La tenue de la trêve dépendra aussi des dossiers laissés de côté. Taïwan, les contrôles technologiques et les minéraux critiques pourraient à tout moment rompre l'équilibre fragile obtenu dans les salons de la Maison-Blanche.
