Économie

Guerre contre l'Iran : comment le choc pétrolier ligote Londres et pousse les automobilistes français vers l'E85

Du Trésor britannique aux garages français, la flambée de l'énergie liée à la guerre contre l'Iran réduit la marge de manœuvre des États et transforme les habitudes des ménages européens.

Guerre contre l'Iran : comment le choc pétrolier ligote Londres et pousse les automobilistes français vers l'E85

Une guerre ne reste jamais confinée à son théâtre d'opérations. Celle que mènent les États-Unis et Israël contre l'Iran se fait désormais sentir à des milliers de kilomètres du golfe Persique, dans les salles de réunion du Trésor britannique comme dans les petits garages de province en France. Deux réalités en apparence éloignées, l'une budgétaire, l'autre domestique, qui racontent pourtant la même histoire : celle d'un choc énergétique géopolitique qui redessine à la fois ce que les États peuvent promettre et ce que les ménages peuvent se permettre.

Un choc qui part du détroit d'Ormuz

Pour comprendre la mécanique, il faut revenir à la géographie. L'Iran borde le détroit d'Ormuz, passage maritime par lequel transite une part considérable du pétrole mondial, de l'ordre d'un cinquième de la consommation planétaire selon les estimations couramment citées par les agences de l'énergie. Toute menace sur cette artère, tout risque sur les installations de production de la région, se traduit presque instantanément par une prime de risque sur les cours du brut et du gaz.

L'Europe, qui importe l'essentiel de ses hydrocarbures, n'a aucun moyen de s'en protéger à court terme. Le renchérissement se propage ensuite par deux voies distinctes. La première est macroéconomique : l'énergie plus chère alimente l'inflation, qui pousse les banques centrales à maintenir des taux élevés, ce qui alourdit le coût de la dette publique. La seconde est microéconomique : le prix affiché à la pompe et sur la facture de chauffage modifie directement le budget, puis le comportement, de chaque ménage.

Au Royaume-Uni, la « stabilité » promise mise à l'épreuve

Le cas britannique illustre le premier canal de façon presque chimiquement pure. Comme le souligne la chroniqueuse économique Heather Stewart dans The Guardian, alors que le Parti travailliste se réunit cette semaine en congrès à Liverpool, le premier ministre Andy Burnham promet de la « stabilité » dans les finances publiques, mais le contexte économique est tout sauf stable. La hausse des factures d'énergie, l'augmentation des coûts d'emprunt et la remontée de l'inflation ont placé le chef du gouvernement et son ministre des Finances dans ce que le quotidien londonien qualifie d'étau budgétaire.

La logique est implacable. Plus la guerre contre l'Iran se prolonge, écrit The Guardian, plus il est probable que les consommateurs britanniques devront encaisser des hausses de mensualités hypothécaires. Une inflation énergétique persistante empêche en effet la Banque d'Angleterre d'assouplir sa politique monétaire, et les marchés obligataires exigent alors un rendement plus élevé pour prêter à l'État. Chaque point de rendement supplémentaire sur les obligations d'État britanniques, les « gilts », se traduit par des milliards de livres de charges d'intérêts en plus, autant de moins pour les priorités politiques.

Or Andy Burnham est arrivé au pouvoir avec l'image d'un réformateur voulant une « refonte radicale » du modèle britannique, notamment en matière de services publics et d'investissement régional. C'est précisément cette ambition qui se heurte à la réalité. La marge budgétaire que le gouvernement espérait dégager fond à mesure que l'énergie renchérit. Le souvenir de 2022 plane aussi : le choc gazier consécutif à l'invasion de l'Ukraine avait forcé Londres à financer un coûteux bouclier sur les prix de l'énergie, puis l'épisode du mini-budget de Liz Truss avait démontré avec brutalité que les marchés obligataires peuvent sanctionner en quelques jours un gouvernement jugé imprudent.

Le débat politique en est coloré jusque dans ses marges. Dans une autre tribune publiée par The Guardian, Tom Baldwin revient sur les conseils que Tony Blair prodiguerait à Andy Burnham, dont celui de rapprocher le pays de l'Union européenne. Une question de long terme, certes, mais qui prend un relief particulier au moment où la vulnérabilité énergétique et commerciale du Royaume-Uni se révèle au grand jour.

En France, la débrouille à la pompe

De l'autre côté de la Manche, le second canal est plus visible encore. BFM TV rapporte que les garagistes français croulent sous les demandes de conversion au bioéthanol E85. Le principe : installer sur un véhicule à essence un boîtier homologué, facturé autour de 500 euros, qui permet au moteur de fonctionner avec ce carburant composé majoritairement d'éthanol d'origine agricole. À la clé, selon la chaîne d'information, des pleins qui peuvent revenir à seulement 25 à 30 euros.

L'attrait tient à la fiscalité. En France, l'E85 bénéficie d'une taxation nettement plus légère que l'essence classique, ce qui le rend sensiblement moins cher au litre. Les boîtiers de conversion sont homologués depuis 2017, et la technologie gagnait déjà du terrain depuis plusieurs années. Mais, comme le note BFM TV, elle a encore progressé face à l'envolée des prix des carburants liée à la guerre au Moyen-Orient.

Le calcul mérite toutefois d'être nuancé. Un moteur roulant à l'E85 consomme généralement davantage qu'à l'essence, l'éthanol ayant un pouvoir énergétique inférieur. L'économie réelle dépend donc de l'écart de prix entre les deux carburants, du kilométrage annuel et de la compatibilité du véhicule. Pour un automobiliste qui parcourt de longues distances, l'investissement initial peut être amorti en quelques mois ; pour un petit rouleur, beaucoup moins vite. Reste que le réflexe est révélateur : face à un choc qu'ils ne contrôlent pas, les ménages cherchent des parades concrètes, quitte à engager une dépense immédiate pour se protéger de la suivante.

Deux visages d'une même contrainte

Ce qui relie Londres aux garages français, c'est la perte de maîtrise. Les États comme les ménages subissent un prix fixé par des événements militaires lointains. La différence tient à la palette de réponses disponibles.

Un ménage peut changer de carburant, rouler moins, reporter un achat. Un État, lui, dispose en théorie d'outils plus puissants, comme les baisses de taxes, les chèques énergie ou les boucliers tarifaires, mais chacun de ces outils coûte cher au moment même où la dette devient plus onéreuse à financer. C'est tout le paradoxe du choc pétrolier : il augmente la demande d'intervention publique tout en réduisant les moyens de l'État d'y répondre.

La France n'échappe d'ailleurs pas à cette tension budgétaire. BFM TV relève que les entreprises françaises redoutent de servir une fois de plus de « variable d'ajustement » dans le prochain budget, pour la troisième année consécutive, malgré le discours rassurant du gouvernement. Un chef d'entreprise y résume l'état d'esprit ambiant : on ne sait pas à quelle sauce on va être mangés. Dans un pays où les finances publiques sont déjà sous surveillance, la tentation d'un nouveau dispositif d'aide à la pompe se heurte aux mêmes limites qu'outre-Manche.

Ce qu'il faut surveiller

La suite dépendra d'abord de la durée du conflit. Un apaisement rapide dégonflerait la prime de risque sur le pétrole et redonnerait de l'air aux gouvernements européens. Un enlisement, au contraire, installerait l'inflation énergétique dans la durée, forcerait les banques centrales à la prudence et contraindrait les ministres des Finances à des arbitrages douloureux.

À court terme, trois indicateurs seront déterminants : le rendement des obligations d'État britanniques pendant et après le congrès travailliste de Liverpool, les décisions de la Banque d'Angleterre et de la Banque centrale européenne sur les taux, et l'évolution des prix à la pompe dans les grandes économies du continent.

À plus long terme, cet épisode relance une question que l'Europe se pose à chaque crise sans jamais la résoudre tout à fait : celle de sa dépendance aux hydrocarbures importés. Les automobilistes français qui se convertissent à l'E85 y répondent à leur échelle, par nécessité plus que par conviction. Les gouvernements, eux, savent que chaque choc pétrolier rappelle le coût politique et budgétaire de cette dépendance, et que la véritable marge de manœuvre se construit en dehors des périodes de crise, pas pendant.