La phrase est courte, mais elle en dit long sur la façon dont Washington conçoit ses relations commerciales. Selon La Presse, le représentant américain au Commerce, Jamieson Greer, affirme qu'il n'y a « pas d'urgence » à conclure un accord avec le Canada. Il ne s'agit pas d'une maladresse diplomatique. Cette affirmation reflète un calcul : dans une relation aussi déséquilibrée que celle qui unit les deux voisins, le temps joue en faveur du plus gros des deux.
Pour comprendre cette posture, il faut regarder moins la déclaration elle-même que la mécanique qui la rend possible : le poids relatif des deux économies, les outils juridiques dont dispose la Maison-Blanche et la méthode appliquée depuis 2025 à l'ensemble des partenaires des États-Unis.
Une asymétrie qui structure tout
Le point de départ est arithmétique. L'économie américaine est environ dix fois plus grosse que l'économie canadienne. Les États-Unis absorbent, bon an mal an, près des trois quarts des exportations de marchandises du Canada, ce qui représente de l'ordre du cinquième du produit intérieur brut canadien. À l'inverse, les ventes américaines au Canada, même si le Canada figure parmi les premiers clients des États-Unis, pèsent à peine plus de 1 % du PIB américain.
Cette disproportion détermine qui peut se permettre d'attendre. Un droit de douane prolongé coûte cher aux deux parties, mais il ne coûte pas la même chose à chacune. Pour un pays dont une part importante de l'activité industrielle dépend d'un seul marché, chaque mois d'incertitude retarde des investissements, fragilise des chaînes d'approvisionnement et pèse sur les finances publiques. Pour Washington, le même différend reste un dossier parmi d'autres, dilué dans une économie continentale.
L'administration Trump le sait, et elle l'assume. Affirmer publiquement qu'on n'est pas pressé, c'est signaler à l'autre partie que le coût de l'attente lui incombe. C'est une technique classique de négociation : celui qui peut quitter la table sans trop souffrir fixe le rythme.
Le statu quo comme levier
Si Washington peut se permettre la patience, c'est aussi que la situation actuelle lui convient en bonne partie. Depuis 2025, la Maison-Blanche a empilé plusieurs couches de mesures visant les produits canadiens. D'abord, des droits justifiés par une urgence nationale liée au fentanyl et à la frontière, en vertu de l'International Emergency Economic Powers Act. Ensuite, des droits sectoriels fondés sur l'article 232 du Trade Expansion Act, au nom de la sécurité nationale, sur l'acier, l'aluminium et l'automobile.
L'administration a toutefois conservé une soupape essentielle : les marchandises conformes aux règles d'origine de l'Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) ont largement échappé aux droits liés à l'urgence. Ce choix limite l'effet des tarifs sur les consommateurs et les industriels américains qui dépendent du pétrole, de la potasse ou des pièces automobiles venues du Nord. Il maintient pourtant une pression ciblée sur les secteurs où Washington veut rapatrier de la production, comme les métaux et l'automobile.
Autrement dit, l'administration a calibré un régime qui lui coûte relativement peu tout en maximisant la pression sur son partenaire. Dans ces conditions, un accord n'a de valeur à ses yeux que s'il lui rapporte davantage que le statu quo. Or, tant qu'Ottawa n'offre pas de concessions jugées suffisantes, le statu quo demeure une option parfaitement acceptable pour Washington.
L'échéancier de l'ACEUM, un atout de plus
Le calendrier de l'ACEUM renforce cet avantage. L'accord signé en 2018 et entré en vigueur en 2020 prévoit un examen conjoint six ans après son entrée en vigueur, soit à l'été 2026. À cette occasion, chaque pays doit confirmer s'il souhaite prolonger l'entente pour seize ans. À défaut de confirmation unanime, l'accord n'est pas rompu, mais il entre dans un régime d'examens annuels jusqu'à son échéance, en 2036.
Ce mécanisme transforme l'incertitude en instrument. En refusant de prolonger rapidement, Washington maintient ses deux partenaires nord-américains dans l'attente et garde en réserve la menace implicite d'une fin de l'accord. Pour des entreprises qui planifient des usines sur vingt ou trente ans, cette perspective est dissuasive. La patience affichée par Jamieson Greer s'appuie donc aussi sur un cadre juridique qui récompense celui qui retarde.
Un négociateur formé à l'école Lighthizer
Le profil de Jamieson Greer éclaire également la posture. Avocat en droit commercial, il a été chef de cabinet de Robert Lighthizer, le représentant au Commerce qui avait mené la renégociation de l'ALENA lors du premier mandat de Donald Trump. Cette école de pensée considère que les accords de libre-échange des décennies précédentes ont désavantagé l'industrie américaine et que les droits de douane sont un outil légitime de politique industrielle, pas seulement une arme de négociation temporaire.
Dans cette perspective, l'objectif n'est pas de revenir le plus vite possible à la situation antérieure, mais de redessiner durablement les conditions d'accès au marché américain. La lenteur n'est pas un échec : elle fait partie de la méthode.
Une méthode appliquée à tous les partenaires
Le cas canadien n'est pas isolé. Depuis 2025, l'administration a abordé ses principaux partenaires avec la même logique : imposer d'abord des droits de douane élevés ou en brandir la menace, puis négocier des ententes-cadres assorties de concessions. Le Royaume-Uni a été le premier à conclure, au printemps 2025. Le Japon et l'Union européenne ont suivi à l'été 2025 avec des accords prévoyant un droit de base d'environ 15 % sur une large gamme de produits, en échange d'engagements d'investissement ou d'achat aux États-Unis. Plusieurs pays d'Asie du Sud-Est ont obtenu des arrangements similaires, tandis que la Chine faisait l'objet de trêves successives.
Le point commun de ces ententes est qu'elles ne ramènent pas les droits à leur niveau d'avant 2025. Elles fixent un nouveau plancher, plus élevé, et les partenaires paient pour éviter pire. Pour Washington, chaque accord conclu sert de référence pour les suivants. Un partenaire qui obtiendrait de meilleures conditions en résistant plus longtemps affaiblirait tout l'édifice. D'où l'intérêt de ne pas céder au premier qui demande un compromis, surtout lorsqu'il s'agit d'un pays aussi dépendant du marché américain que le Canada.
Les recettes douanières jouent aussi un rôle. L'administration présente les tarifs comme une source de revenus pour le Trésor fédéral, ce qui réduit encore l'incitation à les lever rapidement.
Les limites du rapport de force
Cette position dominante n'est pas pour autant absolue. Le Canada reste le premier fournisseur étranger de pétrole brut des États-Unis et un fournisseur majeur d'électricité, d'aluminium, de potasse et d'uranium. Les chaînes de production automobile traversent la frontière à plusieurs reprises avant l'assemblage final, si bien que les droits frappent aussi des usines américaines. Les États frontaliers et plusieurs lobbys industriels américains ont d'ailleurs fait valoir ces coûts.
La base juridique d'une partie des droits est également contestée devant les tribunaux américains depuis 2025, les plaignants soutenant que la loi sur les pouvoirs d'urgence ne permet pas d'imposer des tarifs de cette ampleur. Enfin, la politique intérieure compte : l'inflation et le prix de certains biens restent des sujets sensibles pour l'électorat américain, et les marchés financiers, comme le rappellent les séances récentes de Wall Street marquées par la volatilité des taux et du pétrole, réagissent vivement aux chocs commerciaux.
La marge de manœuvre étroite d'Ottawa
Face à cette stratégie, les options canadiennes sont limitées. La diversification des exportations est souvent présentée comme la réponse naturelle, mais elle prend des années et se heurte à la géographie. Un expert invité dans Les Affaires soutient d'ailleurs que la diversification n'est pas la solution miracle, dans un contexte où l'ère de la libre circulation des marchandises par bateau décline.
Les finances publiques ajoutent une contrainte. Comme le rapporte La Presse, le gouvernement fédéral a enregistré un déficit de 5,1 milliards de dollars entre avril et juillet de l'exercice 2026-2027. Les mesures de soutien aux secteurs touchés ont un coût, et chaque mois de conflit alourdit la facture.
C'est précisément ce déséquilibre que la déclaration de Jamieson Greer met en lumière. Elle rappelle que, dans la politique commerciale de l'administration Trump, le temps n'est pas une ressource neutre. C'est une arme, et Washington estime en avoir davantage que ses partenaires. La question n'est pas de savoir si un accord sera conclu, mais à quel prix et selon le calendrier de qui.