Internationale

Fausses alertes à la bombe en Europe : un groupe russe d'extrême droite se manifeste, la piste hybride reste ouverte

Un groupe russe misogyne, interdit dans son pays depuis 2021, revendique deux alertes visant des vols vers Rome. Les enquêteurs n'excluent aucune piste dans une série de canulars qui touche plus de 25 vols en Europe.

Fausses alertes à la bombe en Europe : un groupe russe d'extrême droite se manifeste, la piste hybride reste ouverte

Une revendication qui brouille les pistes

Un groupe russe d'extrême droite et antiféministe, le « Mužskoe gosudarstvo » (« État masculin », ou « Male State » en anglais), a revendiqué les fausses alertes à la bombe qui ont visé jeudi deux vols à destination de Rome. Selon le Jerusalem Post, qui cite l'agence italienne ANSA, il s'agit du vol EI402 d'Aer Lingus au départ de Dublin et du vol AY1761 de Finnair en provenance d'Helsinki. L'information reste, à ce stade, rapportée par des médias et non confirmée par des autorités.

Selon ANSA, repris par le Jerusalem Post, l'aéroport de Rome-Fiumicino a reçu dans la journée un courriel intitulé « signalement d'une menace », signé du groupe. Le message dénonçait un « régime féministe » et se terminait par la phrase : « Votre ciel sera rouge aujourd'hui ». La chaîne britannique LBC précise que ce courriel aurait été envoyé à trois aéroports italiens. Le quotidien The Irish Times, citant ANSA et des sources policières, indique pour sa part que l'avertissement concernant les vols Helsinki-Rome et Dublin-Rome provenait d'un courriel anonyme rédigé en italien et adressé à la société aéroportuaire ADR ainsi qu'à des sociétés affiliées.

Aucun explosif n'a été trouvé. Les deux vols ont atterri sans incident.

Ce qui s'est passé dans les airs

L'appareil d'Aer Lingus avait quitté Dublin à 6 h 24, selon la télévision publique irlandaise RTÉ. Le bureau du premier ministre français, Sébastien Lecornu, a indiqué que l'Airbus A320 avait été dérouté vers la base aérienne d'Évreux, en Normandie, et que ses 151 passagers et six membres d'équipage avaient été mis en sécurité avant l'intervention des équipes de déminage. Un avion de chasse français l'a escorté après que les autorités italiennes eurent alerté Paris, rapporte l'Associated Press, dont les propos sont repris par Euronews. Une enquête a été ouverte par les autorités françaises de sécurité aérienne.

Le vol de Finnair, lui, a poursuivi sa route. Des Eurofighter de l'aviation italienne l'ont escorté jusqu'à Fiumicino, où il s'est posé à l'heure prévue, à 9 h 27, selon la radiotélévision publique finlandaise Yle. La porte-parole de la compagnie, Stiina Tuunanen, a confirmé à Yle qu'« aucune anomalie » n'avait été relevée à bord. Un second vol Finnair, Helsinki-Vienne, exploité par Jettime, a lui aussi reçu une menace et s'est posé normalement.

Une vague qui dépasse largement Rome

Les deux vols vers l'Italie ne sont qu'un fragment d'une série beaucoup plus vaste. Reuters évoque au moins 25 vols touchés jeudi, d'Irlande à la Bulgarie, un chiffre porté à 27 dans des versions ultérieures de la dépêche, et RTÉ parle aussi de 27 vols. D'autres décomptes, plus prudents, font état de 14 ou 16 vols selon le moment de la journée et les sources, ce qui rappelle que les bilans ont évolué au fil des heures.

Le paysage de la journée, tel que rapporté par les médias :

  • En Espagne, les autorités ont reçu trois menaces par courriel en moins de 20 minutes, visant deux vols d'Air Europa Madrid-Paris et quatre vols d'Iberia en provenance de Rome et de Milan.
  • En Bulgarie, des chasseurs ont escorté trois appareils jusqu'au sol; un vol Ryanair a été dérouté vers Plovdiv.
  • À Prague, quatre appareils ont fait l'objet de menaces; la police tchèque a jugé la crédibilité des menaces « faible » tout en activant les mesures de sécurité.
  • Un vol Wizz Air Milan-Varsovie a été dérouté vers Vienne.
  • À Cork, un vol a été retardé de 90 minutes.
  • Cette séquence suit celle de mardi, où au moins sept vols et un navire de croisière à destination d'Israël, le Crown Iris, avaient reçu des menaces. Selon Al Jazeera, un aéroport secondaire de Varsovie, Modlin, avait été brièvement fermé et l'armée de l'air italienne avait escorté un appareil de Ryanair vers Rome. Toutes les alertes s'étaient révélées fausses.

    Qui est le « Male State »

    Le groupe n'est pas un inconnu des observateurs de l'extrémisme russe. Fondé en 2016 par Vladislav Pozdniakov sur le réseau VKontakte, il prône un « patriarcat national » et mêle misogynie, homophobie et racisme, d'après l'enquête publiée en 2021 par Bellingcat. Son fondateur avait été condamné en 2018 pour incitation à la haine envers les femmes; sa peine avait été annulée trois mois plus tard, après quoi il avait quitté la Russie, rapporte le média indépendant Meduza.

    La communauté a été bloquée par VKontakte en 2020 pour incitation à la violence, alors qu'elle comptait plus de 150 000 membres, puis s'est repliée sur Telegram. Le 18 octobre 2021, le tribunal régional de Nijni Novgorod l'a déclarée organisation extrémiste, ce qui en interdit les activités en Russie, selon l'Associated Press.

    L'interdiction n'a toutefois pas étouffé le mouvement. Dans une enquête de mars 2022, Bellingcat notait que le groupe, rebaptisé « Légion masculine » sur Telegram, avait conservé une audience notable et s'était mué en défenseur virulent de l'invasion russe de l'Ukraine. Le chercheur Alexandre Verkhovsky avait expliqué que l'État russe ne voyait pas le groupe comme un danger réel : selon lui, aucune poursuite pénale n'avait été engagée pour la poursuite de ses activités.

    Ce parcours illustre un trait de l'extrémisme en ligne : un mouvement banni sur son territoire d'origine peut survivre à l'étranger et sur des messageries peu modérées, et continuer à harceler, à menacer et, désormais, à revendiquer des canulars à l'échelle d'un continent.

    La piste du « hybride » : prudence de rigueur

    La revendication ne clôt pas la question de l'origine. Reuters rappelle qu'aucun pays n'a attribué la responsabilité des menaces, alors que de nombreux responsables européens accusent la Russie d'orchestrer sabotages et « attaques hybrides », des actions peu coûteuses, faciles à nier et peu susceptibles de déclencher une riposte armée. Le Danemark, la Pologne et la Roumanie, tous touchés jeudi, ont déjà mis directement Moscou en cause, et l'Allemagne a imputé à la Russie une attaque contre l'aéroport de Leipzig en août. Le Royaume-Uni a pour sa part déjà accusé la Russie, mais a relié l'Iran à un complot présumé contre une base aérienne américaine. Moscou et Téhéran nient toute implication.

    Plusieurs éléments invitent à la retenue :

  • Le commissaire européen aux transports, Apostolos Tzitzikostas, a estimé qu'il était « trop tôt » pour dire si les incidents étaient liés, a rapporté Euronews. Il a ajouté qu'un mécanisme européen d'échange d'informations sur la sûreté aérienne avait été activé et qu'on ne savait pas encore s'il s'agissait d'une cyberattaque.

  • La ministre britannique des Transports, Heidi Alexander, a parlé de « menaces malveillantes et canulars », sans désigner d'auteur, selon CNN.

  • Les menaces sont diverses : courriels en italien, messages à connotation idéologique, cibles réparties entre compagnies à bas coût, transporteurs traditionnels et un navire de croisière. Cette hétérogénéité est compatible avec plusieurs hypothèses : des acteurs distincts, un mouvement qui s'est greffé à une vague existante, ou une opération coordonnée habillée d'un faux nez idéologique.

Un analyste de la firme de renseignement aérien Osprey Flight Solutions, Rhys Jones, avait relevé après la journée de mardi, dans des propos rapportés par Reuters, que l'absence de pays, de compagnie ou de route clairement ciblés laissait penser que le but était de perturber de façon générale les opérations aériennes. D'autres experts cités par la presse britannique rapprochent ces alertes du piratage de réfrigérateurs de supermarchés dans plusieurs pays européens cette semaine, une série qu'ils décrivent comme un mode d'action à bas coût et déniable. Ce sont des hypothèses d'analystes, non des conclusions d'enquête.

Pourquoi un canular coûte cher

Du point de vue des auteurs, la manœuvre est presque gratuite : un courriel suffit. Du point de vue des États et des compagnies, la facture est réelle. Chaque alerte déclenche des protocoles : décollage de chasseurs, déroutement, évacuation, fouille des bagages, rotation d'équipages et d'appareils retardée. Le syndicat de pilotes irlandais cité par RTÉ souligne que tout événement anormal accroît la charge de travail dans le poste de pilotage, dans un environnement déjà exigeant.

Les exploitants d'aéroports tentent de rassurer. Le responsable des relations avec les médias de l'opérateur de Dublin et de Cork, Graeme McQueen, a dit à RTÉ que les règles de sûreté ne changeraient pas et que les passagers pouvaient voyager normalement. À Rome, des passagers interrogés par CNN ont poursuivi leur trajet malgré la nouvelle.

Pour les services de sécurité, le dilemme est constant : traiter chaque menace comme potentiellement réelle, au prix de moyens militaires mobilisés pour des canulars, ou risquer de sous-réagir une fois sur des centaines. C'est précisément ce calcul que des acteurs hostiles, étatiques ou non, peuvent chercher à exploiter.

Ce qu'il faut retenir, et ce qu'on ignore

Ce qui est établi : deux vols à destination de Rome ont fait l'objet de menaces, aucun engin n'a été découvert, et un groupe russe d'extrême droite interdit dans son pays depuis 2021 s'en attribue la paternité, selon ANSA relayée par le Jerusalem Post. Le courriel qu'on lui attribue exprime une haine idéologique du « féminisme », cohérente avec le profil connu du mouvement.

Ce qui ne l'est pas : l'authenticité de la revendication, le lien éventuel avec les dizaines d'autres alertes de la semaine, l'identité réelle des expéditeurs et l'existence d'un commanditaire. Aucune arrestation n'a été signalée, selon les médias américains cités par plusieurs agrégateurs, et les enquêtes nationales sont en cours.

Deux scénarios se dessinent pour la suite. Si la revendication est avérée et limitée à quelques messages, l'épisode relèvera d'abord du harcèlement en ligne mené par une mouvance extrémiste, avec un effet amplificateur sur une série d'alertes plus large. Si, au contraire, les enquêteurs établissent un lien avec des services étatiques, la revendication idéologique pourrait n'être qu'un écran, une méthode déjà décrite dans les analyses de la guerre hybride. Dans les deux cas, la répétition de ces vagues en une semaine montre à quel point l'espace aérien européen reste vulnérable à des attaques bon marché, et combien l'attribution rapide de ces actes demeure difficile.