Il y a des cinéastes qui tournent pour la postérité, et d'autres pour le petit garçon qu'ils ont été. Takashi Yamazaki appartient visiblement à la seconde catégorie. Deux ans et demi après son Oscar des meilleurs effets visuels pour « Godzilla Minus One », le réalisateur japonais sort « Godzilla Minus Zero », une suite qui s'ouvre sur une scène attendue depuis plus d'un demi-siècle : un dragon à trois têtes qui ravage Matsumoto, la ville où il est né.
Une déception de gamin devenue scène d'ouverture
L'anecdote, racontée par Variety et relayée par plusieurs médias spécialisés, tient en quelques lignes. Né en 1964 à Matsumoto, dans la préfecture de Nagano, Yamazaki avait, enfant, appris que le monstre de « Ghidorah, le monstre à trois têtes » (1964) passerait par sa ville. Selon le compte rendu d'une table ronde à Los Angeles publié par The Nerd Wire, il aurait même conclu un marché avec ses parents : le laisser voir ce seul film, et il ne demanderait plus jamais à aller au cinéma. Au final, relate-t-il, Ghidorah ne fait que survoler le château de Matsumoto, « et c'est tout ».
Des décennies plus tard, il tient sa revanche. Il l'a résumée à Reuters, d'après les reprises qu'en font plusieurs sites spécialisés : il a voulu réaliser le film qu'il aurait voulu voir à l'époque et montrer à son jeune lui-même ce qu'il espérait. Son producteur Kazuaki Kishida, cité par The Nerd Wire, rapporte une formule plus pince-sans-rire : il aura fallu une cinquantaine d'années pour faire enfin le film de King Ghidorah qu'il rêvait de voir en primaire, « avec l'argent des autres ».
Le détail compte, parce que Yamazaki n'est pas qu'un réalisateur. Comme l'indique le site officiel du film, il écrit, réalise et supervise les effets visuels. Le garçon déçu et le technicien qui construit les images sont une seule et même personne : personne d'autre n'avait à exécuter son souhait à sa place.
Pourquoi Ghidorah, et pourquoi maintenant
Le choix n'a rien d'un caprice de dernière minute. Yamazaki a expliqué à Den of Geek que Ghidorah avait été son premier et unique choix d'adversaire, et qu'il comptait le faire apparaître dès qu'il tournerait une deuxième fois. Selon la fiche encyclopédique du film, l'idée d'une suite remonte à mai 2023, bien avant la sortie de « Minus One », et un synopsis de cinq pages existait déjà avant la sortie japonaise du premier film en novembre 2023.
Le contexte de production a fait le reste. Toujours selon cette fiche, la suite a été confirmée en novembre 2024, le tournage s'est déroulé d'août à décembre 2025, et Yamazaki avait prévenu que le budget serait supérieur à celui de « Minus One », qui avait coûté moins de 15 millions de dollars américains. Avec un Oscar en poche et un succès mondial derrière lui, le cinéaste disposait d'une latitude créative rare. Il l'a employée pour son vœu de gamin, et pour une première : « Minus Zero » est la première production japonaise filmée pour IMAX, selon Variety.
L'intrigue se déroule en 1949, deux ans après le précédent film, autour de la famille Shikishima, incarnée de nouveau par Ryunosuke Kamiki et Minami Hamabe. Nippon.com, qui présente le film, décrit un Japon encore marqué par la guerre et par l'attaque de Godzilla, qui voit soudain un nouveau monstre s'en prendre à Matsumoto avec une puissance dévastatrice.
Un monstre météo, et une métaphore
Sous la fantaisie personnelle se glisse une lecture plus large. Yamazaki a expliqué à Den of Geek que Godzilla reste une métaphore des horreurs nucléaires d'origine humaine, alors que Ghidorah représente autre chose : sa façon d'influer sur la météo évoque une catastrophe naturelle, dont le Japon a beaucoup souffert. Il rappelle les nombreux typhons que le pays a dû traverser durant l'après-guerre, un facteur qui aurait retardé la reconstruction.
Le film traduit cette idée par un nouveau personnage, la météorologue Aoyama, jouée par Masami Nagasawa, selon la distribution publiée sur la fiche du film. Le site spécialisé Fangoria, cité par un article de Martin Cid, ajoute que ses avertissements de typhon sont étouffés par le gouvernement. Ce que le cinéaste a toujours fait avec Godzilla, il le refait donc avec son dragon : transformer un monstre de cinéma en mémoire collective.
La critique partagée : trop de Ghidorah, pas assez de Godzilla
La réception critique est bonne, sans être unanime. Selon Deadline, le film est à 91 % de critiques favorables sur Rotten Tomatoes, contre 99 % pour « Minus One ». David Rooney, du Hollywood Reporter, y voit une épopée de kaiju tout aussi excitante que la précédente, saluée pour l'intégration de ses images de synthèse. Dans The Guardian, Jesse Hassenger loue pour sa part l'alliage de l'ampleur du film-catastrophe et de l'intensité du film d'horreur.
Les réserves portent surtout sur l'équilibre. Martin Cid relève que Dread Central parle d'une suite « plus Ghidorah que Godzilla », avec trois brèves apparitions du roi des monstres dans les 90 premières minutes, et que le site Inverse conclut qu'elle aurait mérité plus de Godzilla. Rotten Tomatoes rapporte aussi des critiques qui jugent le film moins concentré et moins poignant que « Minus One », tout en louant son spectacle. Ce déséquilibre n'a rien d'un accident : il découle directement du souhait du réalisateur, dont l'image fondatrice n'a jamais été Godzilla, mais un dragon doré saccageant sa ville.
Les équipes sonores ont d'ailleurs fait de Ghidorah un personnage à part entière. D'après The Nerd Wire, la conceptrice sonore Inoue a voulu que les trois têtes « s'harmonisent » plutôt que d'avoir chacune son cri, et a mêlé des sons d'animaux et d'insectes à des voix humaines exprimant colère et peur.
Des records de part et d'autre du Pacifique
C'est sur le terrain commercial que l'histoire prend une dimension mondiale. Le film est sorti au Japon le 3 novembre, jour de la « Journée Godzilla » qui commémore la sortie du premier film en 1954, puis en Amérique du Nord le 6 novembre. Selon Toho, cité par Toho Kingdom, c'est la première fois qu'un film de la série produite au Japon connaît un déploiement aussi rapproché dans les deux marchés.
Les chiffres sont spectaculaires. Au Japon, Deadline rapporte une première journée de 910 millions de yens (environ 5,7 millions de dollars américains), un record pour un film en prises de vues réelles, qui dépasse la marque de « Harry Potter et la Chambre des secrets » (840 millions). En Amérique du Nord, la distribution est assurée par GKIDS, filiale de Toho. Selon Deadline, le film devrait récolter environ 32 millions de dollars américains en trois jours dans 3 254 salles, soit le meilleur démarrage de l'histoire pour un film en prises de vues réelles en langue étrangère, devant « Hero » (17,8 millions en 2004). Le mérite revient en bonne partie aux écrans géants : Deadline note que 74 % des recettes proviennent d'IMAX et d'autres formats grand écran, une proportion jamais vue, avec une dépense de marketing sous les 10 millions de dollars en Amérique du Nord.
Pour mettre ce résultat en perspective, « Minus One » avait démarré à 11,4 millions de dollars américains et terminé sa carrière nord-américaine autour de 57 millions, selon Screen Rant et d'autres sources spécialisées. Le public, lui, a répondu : la cote CinemaScore est un A, identique à celle du premier film.
Il faut toutefois rester prudent. Ces chiffres sont des estimations du samedi matin, et les données finales n'arriveront que lundi. Le film dépend beaucoup des écrans premium et de l'enthousiasme des fans, et la question reste de savoir si l'élan tiendra au-delà de la première fin de semaine.
Ce que le phénomène dit du cinéma de genre japonais
Le cas Yamazaki illustre un renversement. Sa précédente réalisation avait été produite avec moins de 15 millions de dollars américains et avait raflé l'Oscar des effets visuels, ce qui avait fait de lui le premier réalisateur à recevoir cette statuette depuis Stanley Kubrick pour « 2001 : l'odyssée de l'espace », comme le rappelle Variety. Elle montrait qu'un atelier d'effets spéciaux japonais, Shirogumi, pouvait rivaliser avec les mastodontes hollywoodiens sans en avoir les moyens.
La suite pousse la logique plus loin : plus de budget, un format IMAX, un lancement mondial quasi simultané et un monstre aux racines très japonaises. Elle sort en outre sans concurrence directe d'un autre Godzilla. Toho International a un accord de longue date avec Legendary Pictures qui empêche deux films de la série de sortir la même année civile ; le prochain film de l'univers américain, « Godzilla x Kong: Supernova », est prévu pour 2027, selon la fiche encyclopédique du film.
Reste la question de l'avenir. D'après Martin Cid, Yamazaki aurait évoqué la possibilité d'inventer son propre monstre pour un éventuel troisième volet. S'il y parvient, il aura bouclé un parcours singulier : celui d'un enfant de Matsumoto qui, faute d'avoir vu sa ville détruite à l'écran, est devenu l'homme capable de le faire, et de remplir les salles du monde entier en prime.
