Culture

Pourquoi Taïwan veut conquérir l'Indonésie par l'horreur

Une étude de K7 Media, présentée à Taipei, recommande aux producteurs taïwanais de passer par l'horreur et les remakes pour s'implanter sur le premier marché du cinéma en Asie du Sud-Est.

Pourquoi Taïwan veut conquérir l'Indonésie par l'horreur

Le plus grand marché cinématographique d'Asie du Sud-Est se montre à la fois immense et très fermé. C'est le constat d'une étude commandée par l'écosystème taïwanais de l'audiovisuel, dont la conclusion tient en un mot : horreur. Présentée à Taipei, elle dessine une stratégie d'exportation culturelle qui en dit long sur la façon dont les industries créatives asiatiques se repositionnent.

Une étude présentée au cœur du marché taïwanais

Selon Variety, c'est lors du Taiwan Creative Content Fest (TCCF), à Taipei, que Trang Nguyen a présenté l'étude de K7 Media consacrée au marché indonésien du cinéma et de la télévision. Son verdict : l'horreur constitue un terrain de rencontre naturel entre producteurs taïwanais et indonésiens.

Le TCCF, organisé par la Taiwan Creative Content Agency (TAICCA), se tient du 6 au 9 novembre au centre d'expositions de Nangang. Variety rapporte que cette septième édition réunit 107 exposants de sept pays et 92 présentations de projets, avec des participants venus de 28 pays. Deadline souligne de son côté que l'événement s'ouvre sur fond de volonté de renforcer la propriété intellectuelle taïwanaise et de miser sur les coproductions, avec une seconde tranche de financement public à la clé.

Le contexte compte : selon Deadline, les coproductions internationales menées par Taïwan ou l'impliquant représentent plus de 60 % des projets retenus cette année. Exporter, pour Taïwan, ne relève donc plus de l'option mais de la méthode.

Un marché dominé par ses propres films

Les chiffres cités par l'étude, d'après Variety, expliquent à la fois l'attrait et la difficulté. L'Indonésie est la plus grande économie d'Asie du Sud-Est et son premier marché du cinéma, avec 352,9 millions de dollars américains de recettes en 2025. Ce montant équivaut à 1,6 fois le marché vietnamien et à cinq fois le marché thaïlandais. Sa croissance annuelle composée, de 5,1 %, dépasse la moyenne de l'Asie-Pacifique, établie à 4,3 %.

Mais l'essentiel est ailleurs. Toujours selon Variety, les films indonésiens ont représenté 201 sorties, soit 43 % du total en 2025, mais 64 % des entrées, avec 82,6 millions de billets vendus, d'après les données de Cinepoint. C'est plus du double des 36,9 millions d'entrées des 100 films américains sortis dans l'année.

Les autres cinématographies asiatiques n'y trouvent guère leur place : 27 films japonais ont attiré 3,3 millions de spectateurs, tandis que 61 films sud-coréens et 16 films chinois en ont chacun récolté environ 2 millions. Le public indonésien préfère donc, massivement, ses propres histoires. Taïwan, absent de ce palmarès, doit trouver une porte d'entrée qui ne passe pas par la simple vente de films finis.

Pourquoi l'horreur

L'étude avance un argument de volume. Variety note que l'horreur est le genre que l'Indonésie produit le plus pour les salles : cinq des dix films indonésiens les plus vus depuis 2011 en relèvent, et les succès récents mêlent frayeur, comédie ou drame. Plusieurs de ces films s'appuient sur des propriétés intellectuelles existantes, ce qui ouvre la voie aux adaptations.

Les données de l'industrie confirment ce poids. Le rapport JAFF Market–Cinepoint, relayé par Variety en 2025, affirmait que l'horreur domine désormais le box-office indonésien. Screen Daily rapportait de son côté que ce genre est le plus exportable du pays, tout en précisant que la plupart des studios réalisent l'essentiel de leurs revenus sur le marché intérieur. Le film d'épouvante KKN di Desa Penari, de MD Pictures, est devenu en 2022 le premier film local à franchir les dix millions d'entrées, d'après Screen Daily, et fait partie du club des plus de dix millions avec Jumbo et Agak Laen: Menyala Pantiku!, selon l'étude.

Un genre qui connaît ses limites

La recommandation n'est toutefois pas sans nuance. En 2025, des producteurs interrogés par Variety constataient que le cycle de l'horreur se poursuit mais avec des rendements décroissants. Le président de l'Association des producteurs de films indonésiens, Edwin Nazir, y notait que les films d'horreur fonctionnent toujours bien, mais moins qu'un an plus tôt, tandis que le drame regagne en popularité. Un autre producteur y évoquait un risque de saturation, rompu périodiquement par un film qui renouvelle le genre.

Ce diagnostic éclaire la logique de l'étude : Taïwan ne devrait pas se contenter d'ajouter des films de fantômes à un marché qui en regorge, mais apporter une sensibilité distincte. Un projet de la filière le résume bien. Selon Screen Daily, le scénariste Hsu Hao Yi présentait en 2025 Corpse-Born Child, une histoire d'horreur indonésio-taïwanaise dont le thème, le sacrifice d'une femme pour devenir mère, se voulait universel.

La seconde voie : le remake

L'étude identifie une deuxième piste, celle des remakes. Variety cite la version indonésienne du film sud-coréen Miracle in Cell No. 7, qui a vendu environ 5,8 millions de billets en 2022 avant d'engendrer une suite et un dérivé animé. Autre exemple : Kang Mak from Pee Mak, relecture locale de la comédie d'horreur thaïlandaise Pee Mak, a attiré environ 4,9 millions de spectateurs en 2024.

Le message est clair : le public indonésien accepte les histoires venues d'ailleurs lorsqu'elles sont réappropriées. Pour des producteurs taïwanais, vendre des droits d'adaptation plutôt que des copies devient donc une stratégie plus réaliste. Le cinéma étranger peut aussi percer en version originale, comme l'a montré le film sud-coréen Exhuma, dont le passage en 2024 a, selon l'étude, stimulé l'intérêt local pour les films coréens.

L'étude recommande par ailleurs aux entreprises taïwanaises de ne pas s'en tenir à la vente de contenu, et de soigner leur visibilité par davantage d'actions promotionnelles. Elle pointe aussi, hors cinéma, les chaînes et plateformes spécialisées dans les dramas étrangers, les adaptations de propriétés intellectuelles et les contenus éducatifs pour enfants en bahasa diffusés en numérique.

Des collaborations déjà en marche

La recommandation s'appuie sur des initiatives existantes. L'étude cite The Rope Curse 4 comme exemple récent de collaboration entre Taïwan et l'Indonésie. Et le programme Rocket, soutenu par la TAICCA, a rapproché des scénaristes taïwanais de sociétés de genre sud-coréenne, thaïlandaise et indonésienne. D'après Screen Daily, deux des six projets, dont Corpse-Born Child, produit notamment avec la société indonésienne Sinemart, ont obtenu un investisseur taïwanais, Bossdom, pour du cofinancement et de la coproduction.

Le TCCF lui-même sert de vitrine : Screen Daily rappelle que la comédie d'horreur indonésienne Sleep No More figure parmi les titres déjà passés par ses sessions de présentation.

Ce que l'étude dit des ambitions taïwanaises

Au-delà du genre, l'enjeu est celui de la place de Taïwan dans les circuits régionaux. L'île dispose d'atouts, dont une filière de plus en plus tournée vers l'international. Le ministre de la Culture, Li Yuan, a déclaré à Deadline que de nombreux projets qui n'étaient qu'un rêve il y a quelques années donnent aujourd'hui des résultats concrets. Il s'agit aussi d'un pays qui multiplie les ponts avec l'Asie du Sud-Est depuis le lancement, en 2016, de sa Nouvelle politique vers le sud, qui vise 18 pays dont l'Indonésie, selon Wikipédia.

La démarche reste cependant celle d'un acteur de taille moyenne qui cherche à s'insérer dans un marché très protégé par ses propres succès. Les données de marché montrent aussi que le potentiel de croissance est réel : le rapport JAFF Market–Cinepoint relevait en 2025 que l'Indonésie demeure fortement sous-équipée en écrans, avec 7,7 écrans par million d'habitants, et qu'elle comptait 127 millions d'entrées en 2024, ce qui la plaçait au neuvième rang mondial.

Une prudence de rigueur

L'étude demeure une recommandation stratégique, non une garantie de succès. Deadline rapportait en janvier 2025 que les entrées en Indonésie avaient atteint 126,22 millions en 2024, dont 80,21 millions pour les films locaux, soit 65 % du marché, sans toutefois retrouver le niveau d'avant la pandémie, estimé à 152 millions en 2019. La concentration des recettes sur quelques gros titres, l'abondance de films d'horreur et la domination des productions locales pèsent sur toute stratégie d'entrée.

Pour Taïwan, la leçon est double. Il lui faut des histoires qui parlent aux deux publics, et des partenaires locaux capables de les porter en salle. L'horreur offre un langage commun, mais le véritable test sera celui des premières coproductions à sortir en salle à Jakarta, à Surabaya ou à Bandung. C'est là, et non dans les allées d'un marché professionnel à Taipei, que se jouera la réussite de ce pari.