Économie

Le seuil de 1,5 °C sera franchi en 2026 : une facture climatique qui se lit déjà dans les marchés

Copernicus juge « pratiquement certain » que 2026 dépasse 1,5 °C. À trois jours de la COP31, un El Niño hors norme ravive le risque d'un choc sur les récoltes, les prix et l'inflation.

Le seuil de 1,5 °C sera franchi en 2026 : une facture climatique qui se lit déjà dans les marchés

Le service européen Copernicus a livré vendredi un verdict sans ambiguïté : l'année 2026 dépassera très probablement le seuil de 1,5 °C de réchauffement par rapport à l'ère préindustrielle. Derrière le chiffre, c'est une question économique qui se dessine : que coûte un climat qui s'emballe, et qui en paie la note?

Ce que dit Copernicus

Selon Reuters, le mois d'octobre a été le plus chaud jamais enregistré, et 2026 devient presque certainement la deuxième année civile, après 2024, à dépasser 1,5 °C. La température moyenne de l'air en surface a atteint 1,75 °C au-dessus du niveau préindustriel en octobre, et il s'agit d'un troisième mois consécutif au-dessus du seuil, après août et septembre, rapporte le média indien Down To Earth.

Pour l'année complète, Copernicus estime que la hausse se situera entre 1,56 °C et 1,61 °C. Il existe 80 % de probabilités que 2026 soit la deuxième année la plus chaude, et 20 % de chances qu'elle égale ou surpasse 2024, toujours détentrice du record. La moyenne sur quatre ans, de 2023 à 2026, devrait elle aussi dépasser 1,5 °C, un point que Samantha Burgess, du Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme (CEPMMT), juge particulièrement significatif, car il souligne à quel point cette période de chaleur s'est installée dans la durée.

Une nuance qui compte : franchir une année, ce n'est pas rompre l'accord de Paris

Il faut éviter un contresens. L'objectif de l'accord de Paris porte sur une moyenne de long terme : selon Reuters, une seule année au-dessus du seuil ne signifie pas qu'il a été franchi au sens de l'accord. Mais la trajectoire inquiète. Selon l'agence allemande relayée par Europe Says, l'ONU part désormais du principe que la cible de 1,5 °C sera dépassée, et plaide pour que ce dépassement soit le plus faible et le plus bref possible. Le climatologue Johan Rockström, de l'Institut de Potsdam, juge inévitable que le réchauffement dépasse officiellement 1,5 °C d'ici cinq ans.

El Niño, accélérateur d'un réchauffement déjà installé

Le facteur immédiat est le phénomène El Niño. D'après Xinhua, la température de surface de la zone Niño 3.4, dans le Pacifique tropical, a atteint un record de 29,94 °C. Copernicus évoque une anomalie de 3,21 °C, supérieure aux sommets des épisodes très forts précédents, selon EnviroNews Nigeria. La température moyenne de surface de la mer hors des régions polaires a aussi établi un record pour un mois d'octobre, à 20,95 °C, devant le précédent sommet de 2023.

L'agence AFP, reprise par Dawn, rappelle que les prévisionnistes avertissent depuis des mois que cet El Niño, attendu à son sommet plus tard cette année, pourrait devenir le plus fort jamais observé. Autrement dit, le pic de chaleur n'est peut-être pas derrière nous.

Le canal économique : récoltes, prix et inflation

C'est ici que le dossier devient économique. Selon Morgan Stanley, El Niño a causé jusqu'à 84 000 milliards de dollars de dommages économiques mondiaux depuis 2000, et la banque d'affaires prévient que cet épisode a les caractéristiques d'un choc plutôt que d'une simple nuisance. Elle note aussi que les effets varieront selon les secteurs : certains producteurs de produits agricoles pourraient en profiter, tandis que les entreprises qui achètent les cultures touchées verraient leurs coûts grimper. Les prix alimentaires plus élevés ajoutent un risque d'inflation décalé dans le temps.

L'ampleur du choc reste débattue. Une analyse du cabinet Risilience, citée par plusieurs médias spécialisés, envisage dans un scénario extrême une baisse de 14,3 % de la production agricole mondiale, soit 342 milliards de dollars de valeur perdue, avec des hausses de prix de 10 % à 50 % sur les grandes cultures, et jusqu'à 100 % pour le riz, l'huile de palme, le sucre ou le café. Morgan Stanley se montre plus nuancée sur les céréales : un scénario de flambée spectaculaire des prix des grains paraît moins probable, car les épisodes El Niño ont historiquement coïncidé avec des prix plus faibles.

Le gestionnaire WisdomTree rappelle deux éléments clés. D'abord, les effets sur l'agriculture se matérialisent avec un décalage de 6 à 12 mois. Ensuite, le phénomène survient sur une base déjà réchauffée, et les perturbations des chaînes d'engrais liées au conflit autour du détroit d'Ormuz s'ajoutent au risque météo, une combinaison inédite lors des cycles précédents. L'Australie, grand exportateur de blé, pourrait voir sa production reculer d'environ 9 millions de tonnes en 2026-2027, alors que l'Argentine figure parmi les rares bénéficiaires structurels.

Le lien avec l'actualité de ce vendredi est direct : les cours du pétrole reculent à l'approche d'éventuelles avancées diplomatiques sur l'Iran, selon CNBC, mais la fragilité énergétique et celle des engrais restent deux vecteurs par lesquels un choc climatique se transmet à l'inflation.

L'huile d'olive espagnole, le revers de la médaille

Le climat ne produit pas que des pénuries. Le Financial Times rapporte que les autorités espagnoles demandent aux producteurs de garder 12 % de leur récolte hors du marché. Madrid active pour la première fois, selon Rapporteur, un mécanisme qui oblige chaque moulin à stocker 12 % de sa production cumulée jusqu'au 30 septembre 2027. Le ministère de l'Agriculture prévoit environ 1,6 million de tonnes d'huile en 2026-2027, soit 23 % de plus que l'an dernier.

Selon Europa Press, relayé par Democrata, le ministère attribue cette abondance aux conditions du printemps, marquées par des températures modérées et de fortes pluies, qui ont favorisé la floraison. L'Espagne représente 45 % de la production mondiale et 70 % de celle de l'Union européenne : selon Rapporteur, un excédent espagnol fait donc chuter les prix ailleurs, les prix de l'huile extra vierge italienne ayant reculé de 47 % en un an d'après Il Sole 24 Ore. L'exemple illustre un point souvent oublié : la variabilité climatique crée des gagnants et des perdants selon les régions et les cultures, mais elle déstabilise les marchés dans les deux sens, par l'abondance comme par la rareté. L'autorité espagnole de la concurrence a d'ailleurs averti, selon Euro Weekly News, que retirer de l'huile du marché pourrait faire grimper les prix pour les consommateurs.

COP31 : un rendez-vous sans les États-Unis

Les données de Copernicus tombent à trois jours de l'ouverture de la COP31 à Antalya, en Turquie, du 9 au 20 novembre. Le Conseil des relations étrangères américain (CFR) souligne que le sommet coïncide avec le dixième anniversaire de l'entrée en vigueur de l'accord de Paris, et que les États-Unis, qui s'en sont formellement retirés en début d'année, n'y enverront pas de délégation officielle. Le CFR ne s'attend pas à des résultats concrets majeurs, mais à des avancées possibles sur le méthane, l'adaptation et le financement, ce dernier dossier étant probablement le plus litigieux.

La présidence est inédite : selon le Réseau environnemental de Genève, la Turquie préside, avec Murat Kurum, tandis que l'Australie, par la voix de Chris Bowen, dirige les négociations. Parmi ses priorités figure un objectif d'électrification à 35 % de la demande finale d'énergie d'ici 2035. Selon le média spécialisé Energynews, qui cite l'Agence internationale pour les énergies renouvelables, environ 2 500 GW de projets attendent un raccordement au réseau, et les investissements annuels devraient passer de 500 milliards à près de 1 000 milliards de dollars.

Politique et marchés : un climat qui se joue aussi à Washington

Les recoupements avec le reste de l'actualité économique sont éclairants. Le Financial Times estime que le revers de Donald Trump aux élections de mi-mandat reste un coup de pouce pour les espoirs américains en matière d'énergie propre, sans pour autant « sauver la planète ». Dans le même temps, le Spiegel s'interroge sur un possible krach de l'intelligence artificielle après la défaite républicaine, et la volatilité du pétrole rappelle que la transition énergétique se joue autant sur les marchés que dans les enceintes diplomatiques.

Ce qu'il faut retenir

Le franchissement annuel de 1,5 °C est moins un événement qu'un symptôme : celui d'un système climatique qui s'installe durablement au-dessus de la cible de Paris. Pour l'économie mondiale, les prochains mois diront si l'El Niño se traduit par la flambée de prix redoutée par certains analystes ou par un choc plus contenu, comme le suggère l'histoire des marchés de céréales. Une chose est acquise : les effets, avec leur décalage de plusieurs mois, se liront d'abord dans les récoltes, puis dans les factures d'épicerie.