Économie

Les Houthis frappent Riyad et Aramco : le point faible du plan B pétrolier saoudien

Les Houthis disent avoir visé l'aéroport de Riyad et des sites d'Aramco. Au-delà des dégâts, l'escalade menace la voie de contournement d'Ormuz dont le marché mondial du pétrole dépend désormais.

Les Houthis frappent Riyad et Aramco : le point faible du plan B pétrolier saoudien

Une nouvelle salve de missiles et de drones revendiquée par les Houthis du Yémen, samedi, vise à nouveau l'aéroport de Riyad et des installations du pétrolier Aramco. Les rebelles pro-iraniens ne sont pas seulement en train de mener une guerre régionale : ils s'en prennent à la soupape de sécurité du marché mondial du pétrole.

Ce que les Houthis affirment avoir fait

Selon Les Affaires, qui reprend une dépêche, les Houthis ont affirmé samedi avoir lancé, en riposte à des frappes saoudiennes meurtrières, plusieurs attaques de missiles et de drones contre l'aéroport de Riyad ainsi que des sites militaires et pétroliers du royaume. Leur porte-parole militaire, Yahya Saree, a précisé sur X que des installations d'Aramco étaient notamment visées.

Selon le récit de l'agence TASS, relayé par d'autres médias, le groupe revendique six opérations. Après l'aéroport, elles auraient touché des réservoirs et des équipements d'Aramco à Riyad, puis des installations près du champ pétrolier de Khurais et une station de pompage à Ad-Dawadimi, dans le centre du pays. Un point de prudence s'impose : il s'agit de revendications des Houthis eux-mêmes. Riyad n'a pas détaillé les dégâts éventuels, et la coalition dirigée par l'Arabie saoudite dit pour sa part avoir intercepté un missile de croisière lancé en direction de la région de Riyad, selon Gulf News.

Le conditionnel du titre est donc de mise. Mais ce que ces annonces illustrent est peut-être plus important que ce qui a été réellement touché samedi.

Une escalade qui dure depuis des semaines

Ces frappes s'inscrivent dans une séquence bien plus longue. Selon Al Jazeera, les combats ont repris entre les Houthis et les forces yéménites soutenues par Riyad après l'effondrement d'une trêve négociée par l'ONU, largement respectée depuis 2022. Le 10 octobre, un missile a frappé l'aéroport international King Khalid de Riyad. D'après l'autorité saoudienne de l'aviation civile citée par le média qatari, l'attaque a fait 12 morts et 309 blessés, ce qui en fait la plus meurtrière contre le royaume en plus d'une décennie. Les opérations aériennes ont été suspendues et des vols annulés ou détournés.

La réaction internationale a été immédiate. Les États-Unis et l'ONU ont condamné l'attaque, et plusieurs pays, dont le Canada et l'Allemagne, ont émis des avertissements aux voyageurs. France 24 rapporte que la ministre allemande de l'Économie s'est retrouvée bloquée à Riyad après les frappes.

Le 5 octobre, déjà, les Houthis disaient avoir touché l'aéroport et la raffinerie d'Aramco à Rabigh, d'après France 24. Le même média précise que la Turquie et le Pakistan, liés à l'Arabie saoudite par un pacte de défense mutuelle, ont annoncé l'envoi de militaires dans le royaume.

À la fin d'octobre, le rythme ne faiblissait pas. Al Jazeera relate que les Houthis ont revendiqué six attaques visant notamment la raffinerie de Ras Tanura, une installation d'Abqaïq, les aéroports de Riyad et de Dammam, et la raffinerie de Rabigh, et ce, malgré une rencontre rare entre responsables saoudiens et iraniens à Téhéran. Le média souligne qu'aucune source indépendante n'avait corroboré ces affirmations. Selon The National, Aramco a aussi évacué son siège de Dhahran, une première depuis le début de la guerre en Iran.

Pourquoi le pétrole saoudien est devenu si fragile

Pour comprendre l'enjeu économique, il faut remonter au 28 février, date du début de la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran. Selon Al Jazeera, le détroit d'Ormuz est depuis largement fermé. Les exportations saoudiennes de brut, qui dépassaient 7,5 millions de barils par jour en janvier et février, étaient tombées à environ 2,3 millions en août, une chute de plus de 70 %, toujours d'après le média qatari.

La parade de Riyad : l'oléoduc Est-Ouest, long de 1 200 kilomètres, qui mène le brut des gisements de l'est jusqu'au port de Yanbu, sur la mer Rouge. Construit en 1981 pendant la guerre Iran-Irak, il a une capacité de 7 millions de barils par jour. Selon le site AGBI, Yanbu est devenu la principale porte de sortie du brut saoudien qui contourne Ormuz, avec environ 5 millions de barils par jour de capacité d'exportation une fois les raffineries de la côte ouest approvisionnées.

C'est précisément cette voie que les Houthis visent. Un analyste cité par AGBI résume le problème : en 2019, après la fameuse attaque contre Abqaïq, l'Arabie saoudite pouvait compenser avec ses stocks, sa capacité excédentaire et des infrastructures alternatives. Aujourd'hui, Yanbu est elle-même l'infrastructure alternative. Même des frappes limitées ou ratées peuvent donc avoir un effet économique démesuré, en faisant grimper les primes d'assurance contre les risques de guerre et en décourageant les armateurs.

L'oléoduc a déjà été coupé à plusieurs reprises. Selon Al Jazeera, il a été fermé à la mi-septembre après des attaques de drones, ce qui a retiré de 4 à 5 millions de barils par jour de l'offre mondiale, soit 4 à 5 % de la production planétaire. Un analyste de l'Atlantic Council, Ben Cahill, y voit un « vrai coup dur » et estime que les coussins qui avaient permis de tenir six mois ont été usés. Un site spécialisé, House of Saud, rapporte que les primes d'assurance guerre pour les pétroliers chargeant à Yanbu auraient triplé, à environ 3 % de la valeur du navire, citant Reuters. Cette dernière donnée provient d'un site secondaire et doit être prise avec prudence.

Le marché réagit, sans paniquer

Les prix en témoignent. Selon The National, le Brent a touché brièvement 117 dollars américains le baril le 23 octobre et clôturé à 116,72 dollars, un sommet de six mois, avec un gain hebdomadaire de plus de 6 %. À la fin d'octobre, le brut tournait encore autour de 115 dollars, d'après des dépêches reprises par plusieurs sites financiers, qui notaient une quatrième hausse mensuelle consécutive. Au pic de juillet, rappelle le Washington Post, le Brent venait de franchir 100 dollars pour la première fois depuis mai, après des frappes revendiquées contre des pétroliers saoudiens en mer Rouge.

Cette montée n'est pourtant pas linéaire. Quand l'oléoduc a été fermé en septembre, CNBC notait que la réaction des prix était restée relativement contenue, le marché comptant sur les stocks saoudiens pour amortir le choc à court terme. L'analyste de Rystad Energy Janiv Shah prévenait toutefois que la situation pourrait basculer vite si la perturbation dépassait le coussin de cinq à sept jours de stocks. Le courtier Kpler, cité par la même chaîne, estimait qu'un mois de fermeture ferait perdre au marché environ 120 millions de barils.

Il existe aussi un flou sur ce qui circule réellement. Un article du site Discovery Alert relève que le ministre saoudien de l'Énergie a affirmé que l'oléoduc tournait à environ 5,8 millions de barils par jour le 6 octobre, alors qu'une estimation fondée sur les chargements à Yanbu donne plutôt 2,2 millions. Le débit réel demeure donc contesté, ce qui complique la tâche des marchés qui doivent évaluer la prime de risque.

Au-delà du brut : aviation, événements et investissements

Les frappes contre l'aéroport de Riyad touchent un autre pan de l'économie saoudienne : celui de la diversification. Selon Bloomberg, cité par le site OilPrice, la Confédération asiatique de football a reporté à la fin de 2027 un tournoi majeur prévu dans le royaume, les attaques mettant à l'épreuve l'ambition du pays de devenir une destination d'événements internationaux. La fermeture ponctuelle d'un hub aérien, le passage des écoles de la capitale à l'enseignement à distance pendant une semaine et les avertissements de voyage de plusieurs gouvernements fragilisent l'image d'un pays qui mise sur le tourisme et les affaires.

Les grandes pétrolières font aussi preuve de prudence. Selon des dépêches reprises par plusieurs sites, ExxonMobil et Chevron ont annulé la participation de leurs dirigeants au plus grand salon pétrolier des Émirats arabes unis, en raison de la dégradation de la sécurité dans la région.

Ce qui se joue maintenant

Trois éléments seront à surveiller. D'abord, la capacité saoudienne à défendre un oléoduc qui traverse un désert sur toute sa longueur : selon House of Saud, la France a déployé des troupes, des radars et des systèmes de défense aérienne pour protéger Yanbu, mais aucun dispositif ne peut couvrir tout le corridor. Ensuite, le contrôle houthi de la côte yéménite de la mer Rouge et du détroit de Bab al-Mandeb, qui complique la route vers le sud pour les navires saoudiens. Enfin, la diplomatie : des discussions entre responsables saoudiens, turcs, pakistanais et iraniens ont fait baisser les prix à certains moments, avant que de nouvelles attaques ne les relancent, selon OilPrice.

Le scénario le plus lourd de conséquences reste celui d'une atteinte durable à Yanbu ou à l'oléoduc. Un analyste de Gavekal Research cité par plusieurs médias parle d'un « désastre pour le monde » si Yanbu devait tomber hors service, vu l'étroitesse de la capacité mondiale de raffinage. D'autres experts jugent plus raisonnable de parler d'une montée du risque que d'une rupture avérée d'approvisionnement, comme le disait l'analyste de Bloomberg Intelligence Salih Yilmaz à AGBI.

Ce qui est certain, c'est que chaque nouvelle revendication, vérifiée ou non, agit sur les prix, les assurances et les décisions des armateurs. Tant que le détroit d'Ormuz restera verrouillé, le sort de l'économie mondiale de l'énergie dépendra en bonne partie de quelques centaines de kilomètres de tuyaux dans le désert saoudien et d'un port sur la mer Rouge.