Le gouvernement britannique veut faire de l'école un rempart contre la misogynie. Selon le communiqué publié sur le portail officiel gov.uk, le ministère de l'Éducation (Department for Education, ou DfE) présente une nouvelle approche dite « whole-school ». Elle doit fournir aux établissements d'Angleterre un ensemble inédit de soutiens pour s'attaquer au sexisme et pour contrer l'influence de figures comme Andrew Tate. L'annonce ne tombe pas du ciel. Elle prolonge plus de deux ans de débats publics sur la manière dont une partie des garçons absorbe, par les réseaux sociaux, une vision hostile des femmes.
Ce que recouvre l'approche « whole-school »
L'expression « whole-school approach » désigne en éducation une stratégie qui ne se limite pas à quelques heures de cours. Elle engage l'ensemble de l'établissement : direction, personnel enseignant et de soutien, règlements, gestion des incidents et relations avec les familles. Appliquée à la misogynie, elle suppose que les propos ou gestes sexistes observés dans les corridors, en récréation ou en ligne entre élèves soient repérés, nommés et traités de façon cohérente. Il ne s'agit plus de les laisser à l'appréciation de chaque enseignant.
Le communiqué du DfE parle d'un « nouveau paquet de soutien » destiné aux écoles. Concrètement, ce type de dispositif combine généralement trois volets :
- Des outils pédagogiques pour aborder en classe les stéréotypes de genre, le consentement et les discours masculinistes.
- De la formation pour aider le personnel à reconnaître les signes d'adhésion à ces idées et à y répondre sans humilier l'élève.
- Un accompagnement pour intégrer la lutte contre le sexisme dans les politiques de comportement et de protection de l'enfance.
Le détail précis des ressources, leur calendrier de déploiement et leur financement devront toutefois être examinés à la lumière des documents d'application que publiera le ministère.
Cette initiative s'appuie sur un socle déjà en place. En 2025, le gouvernement a révisé les lignes directrices de l'éducation aux relations, à la sexualité et à la santé (RSHE), obligatoire dans les écoles anglaises. Cette révision y a explicitement intégré des notions liées à la misogynie en ligne, à la culture « incel », à la pornographie et aux hypertrucages sexuels. La nouvelle approche vise à faire sortir ces thèmes du seul cours de RSHE pour les inscrire dans la vie quotidienne de l'école.
Pourquoi Londres en fait une priorité
Le nom d'Andrew Tate, cité noir sur blanc par le gouvernement, résume l'inquiétude. Cet ancien kickboxeur devenu influenceur a bâti une audience massive chez les adolescents avec un discours valorisant la domination masculine et dénigrant les femmes. Il fait l'objet de poursuites judiciaires en Roumanie et au Royaume-Uni, qu'il conteste. Au-delà de sa personne, c'est tout un écosystème, la « manosphère », qui préoccupe les autorités. Ce nébuleux ensemble de créateurs de contenu, de forums et de vidéos courtes mêle conseils de musculation, promesses d'enrichissement et ressentiment envers les femmes.
Plusieurs signaux ont alimenté l'alarme. Des enseignants ont rapporté, par l'intermédiaire de leurs syndicats, une hausse de remarques sexistes de la part d'élèves, parfois dirigées contre des enseignantes. Certains élèves reprennent mot pour mot des formules popularisées par ces influenceurs. Des chercheurs de l'University College London et de l'Université du Kent ont par ailleurs montré, en 2024, que l'algorithme de TikTok pouvait amplifier rapidement les contenus misogynes proposés à de jeunes utilisateurs, même à partir d'intérêts anodins.
La série « Adolescence », diffusée par Netflix au printemps 2025, a ensuite fait basculer le sujet dans le débat politique. La fiction raconte l'histoire d'un garçon de 13 ans accusé du meurtre d'une camarade, sur fond de culture incel. Le premier ministre Keir Starmer avait alors salué l'initiative de rendre la série accessible gratuitement aux écoles secondaires. Le gouvernement travailliste s'est aussi engagé à réduire de moitié en dix ans les violences faites aux femmes et aux filles. L'école apparaît dans cette stratégie comme un levier de prévention en amont.
Un débat qui dépasse le Royaume-Uni
L'Angleterre n'est pas seule à se demander comment réagir. La question du rôle de l'école face à la radicalisation misogyne en ligne traverse de nombreux systèmes éducatifs, avec des réponses très différentes.
L'Australie mène depuis plusieurs années des programmes de « Respectful Relationships » dans ses écoles, en particulier dans l'État de Victoria. Ces programmes ont été conçus à la suite d'une commission royale sur la violence familiale. Le pays a aussi choisi une voie plus radicale du côté numérique : depuis décembre 2025, les plateformes doivent empêcher les moins de 16 ans d'y ouvrir un compte. Cette mesure fait de l'Australie un laboratoire suivi de près dans le monde entier.
En France, un programme d'éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité est entré en vigueur à la rentrée 2025, après des années de controverses. Il aborde l'égalité entre les sexes et les stéréotypes, sans cibler aussi directement les influenceurs masculinistes que le fait désormais Londres.
Au Royaume-Uni même, la réponse scolaire s'articule avec la loi sur la sécurité en ligne (Online Safety Act). Celle-ci confie au régulateur Ofcom le pouvoir d'exiger des plateformes qu'elles protègent les mineurs des contenus préjudiciables. Des codes de protection de l'enfance sont entrés en application à l'été 2025.
Les limites d'une réponse scolaire
L'approche soulève pourtant plusieurs objections, que l'on retrouve d'un pays à l'autre.
La première tient au déséquilibre des forces. Quelques heures de sensibilisation pèsent peu face à des algorithmes conçus pour maximiser le temps d'écran et qui proposent sans relâche des contenus de plus en plus extrêmes. Sans action résolue sur les plateformes, l'école risque de n'offrir qu'un contrepoids symbolique.
La deuxième concerne la charge de travail. Les syndicats d'enseignants britanniques rappellent régulièrement que les écoles héritent de missions sociales toujours plus nombreuses, souvent sans ressources proportionnelles. La réussite du dispositif dépendra du temps de formation réellement dégagé et du soutien offert aux équipes.
La troisième critique est plus délicate. Plusieurs spécialistes de la condition des garçons, dont le chercheur américain Richard Reeves, mettent en garde contre une approche perçue comme accusatrice. Selon eux, les discours masculinistes prospèrent en partie sur un malaise réel chez certains garçons : décrochage scolaire, isolement, manque de modèles. Une réponse qui se contenterait de condamner risquerait de renforcer le sentiment d'être incompris, et donc l'attrait des influenceurs qui prétendent parler « vrai ». Les programmes jugés les plus prometteurs misent plutôt sur le dialogue, l'esprit critique face aux contenus en ligne et la valorisation de modèles masculins positifs.
Enfin, l'évaluation reste le point faible de nombreuses initiatives de ce type. Les effets mesurables sur les attitudes et les comportements demandent un suivi de long terme que peu de gouvernements financent.
Ce qu'il faudra surveiller
Le plan britannique marque une reconnaissance officielle : la misogynie en ligne n'est plus traitée comme un simple problème de discipline, mais comme un enjeu de protection de l'enfance et de cohésion sociale. Sa portée réelle se mesurera à plusieurs éléments : la qualité des ressources fournies, la formation effective du personnel, la place laissée aux parents et l'articulation avec la régulation des plateformes.
Le dossier illustre une tension que partagent de nombreux pays. On demande à l'école de réparer, par l'éducation, des effets largement produits par des modèles d'affaires numériques sur lesquels elle n'a aucune prise. Plusieurs gouvernements testent en parallèle des programmes scolaires, des régulations et des restrictions d'âge. Les prochaines années devraient indiquer lequel de ces leviers, ou quelle combinaison, change réellement le regard que les garçons portent sur les filles.
