Droit

Oslo veut criminaliser le commerce avec les colonies israéliennes : l'anatomie d'une sanction nationale

La Norvège prépare une loi interdisant le commerce avec les colonies israéliennes en territoire palestinien occupé, avec jusqu'à trois ans de prison. Un test grandeur réelle pour le droit international.

Oslo veut criminaliser le commerce avec les colonies israéliennes : l'anatomie d'une sanction nationale

La Norvège s'apprête à franchir une étape que peu d'États européens ont osé prendre : transformer une position juridique — l'illégalité des colonies israéliennes en Cisjordanie et à Jérusalem-Est — en une interdiction commerciale assortie de sanctions pénales. Selon les informations rapportées par Arab News, le gouvernement norvégien propose une législation qui bannirait le commerce avec les colons israéliens dans les territoires palestiniens occupés, avec des peines pouvant atteindre trois ans d'emprisonnement pour les contrevenants.

L'annonce, portée par le ministre des Affaires étrangères Espen Barth Eide, s'inscrit dans une séquence européenne plus large : mesures nationales éparses, désinvestissements de fonds publics, tentatives avortées de sanctions collectives à l'échelle de l'Union européenne. Mais elle se distingue par un choix technique lourd de conséquences : le passage du symbolique au pénal.

Du constat d'illégalité à l'interdiction

Le socle juridique invoqué par Oslo n'est pas nouveau. Il repose sur l'avis consultatif rendu par la Cour internationale de justice le 19 juillet 2024, qui a conclu que la présence israélienne dans les territoires palestiniens occupés est illicite et que les États tiers ont l'obligation de ne pas reconnaître cette situation comme légale, ni de prêter aide ou assistance à son maintien. La Cour a explicitement mentionné le devoir de s'abstenir de relations économiques et commerciales qui contribueraient à consolider la présence illégale et le régime de colonisation.

En septembre 2024, l'Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution reprenant ces conclusions et demandant à Israël de mettre fin à sa présence illicite. La Norvège figurait parmi les États favorables. Le pays avait aussi reconnu l'État de Palestine en mai 2024, aux côtés de l'Espagne et de l'Irlande — une décision politique, mais qui a ouvert la voie à une série de conséquences juridiques internes.

C'est là que réside l'intérêt de l'initiative norvégienne. Un avis consultatif de la CIJ n'est pas exécutoire en soi. Il énonce des obligations dont la mise en œuvre dépend entièrement du droit interne de chaque État. Or, la plupart des capitales européennes se sont contentées de déclarations, d'étiquetage différencié des produits issus des colonies — pratique validée par la Cour de justice de l'Union européenne dans l'arrêt Psagot de 2019 — ou de recommandations aux entreprises. Peu ont créé une interdiction, encore moins une infraction pénale.

Pourquoi le pénal change la nature du geste

Une interdiction assortie de peines de prison produit des effets que l'avertissement diplomatique ne produit pas. Elle oblige d'abord à définir précisément l'objet interdit : quels biens, quels services, quels territoires, quelles entités. La ligne verte de 1967 devient alors une frontière douanière et pénale, ce qui suppose une capacité de traçabilité que les administrations douanières n'ont pas spontanément.

Elle transfère ensuite le risque aux acteurs privés. Banques, importateurs, plateformes de commerce en ligne, compagnies d'assurance et transporteurs doivent intégrer la conformité dans leurs processus internes, comme ils le font pour les régimes de sanctions contre la Russie ou l'Iran. Dans les faits, c'est cette mécanique de conformité — et non les poursuites, rares — qui produit l'essentiel de l'effet dissuasif.

Elle crée enfin un précédent invocable. Une fois qu'un État démocratique a codifié le fait que le commerce avec les colonies est une infraction, la thèse selon laquelle une telle mesure serait juridiquement impraticable ou contraire aux règles du commerce international devient beaucoup plus difficile à défendre dans les débats parlementaires voisins.

Une Europe fragmentée

L'initiative norvégienne s'ajoute à un paysage disparate. La Slovénie a adopté en 2025 des mesures restreignant le commerce avec les colonies, se posant en pionnière au sein de l'UE. L'Irlande débat depuis 2018 d'un projet de loi sur les territoires occupés, longtemps bloqué par l'argument selon lequel la politique commerciale est une compétence exclusive de l'Union — argument qui a paralysé Dublin pendant des années. L'Espagne a adopté des restrictions sur les transferts d'armes. Les Pays-Bas, la Belgique et le Royaume-Uni ont annoncé des mesures ciblant nominativement des colons violents ou des ministres israéliens.

La Norvège, elle, n'est pas membre de l'Union européenne. Elle n'est donc pas liée par la compétence commerciale exclusive de Bruxelles, même si son appartenance à l'Espace économique européen lui impose des contraintes dans d'autres domaines. Cette marge de manœuvre explique en partie pourquoi Oslo peut agir seule, là où Dublin a dû ferrailler.

À l'échelle de l'Union, les tentatives de réponse collective ont buté sur l'unanimité ou la majorité qualifiée. La Commission européenne a proposé à l'automne 2025 de suspendre partiellement les préférences commerciales prévues par l'accord d'association UE-Israël, après un examen concluant à un manquement possible aux clauses relatives aux droits de la personne. Le blocage entre États membres — Allemagne, Hongrie, Italie et République tchèque en particulier — a illustré l'incapacité du bloc à convertir un constat juridique en instrument contraignant. Les mesures nationales comme celle de la Norvège prospèrent précisément dans cet interstice.

Le levier financier déjà enclenché

Oslo n'avance pas en terrain vierge. Le fonds souverain norvégien, l'un des plus gros investisseurs institutionnels de la planète, a exclu au cours des dernières années plusieurs entreprises liées aux activités de colonisation, sur recommandation de son conseil d'éthique. À l'été 2025, Norges Bank Investment Management a annoncé s'être départie de participations dans des sociétés israéliennes et avoir mis fin à des mandats de gestion externes en Israël, après des révélations de presse sur certains investissements. Le fonds de pension KLP avait pris des décisions similaires.

Cette continuité importe : elle montre que la Norvège traite le dossier par des instruments successifs — critères d'investissement, désinvestissement, puis interdiction commerciale — plutôt que par une rupture diplomatique frontale. La logique est celle de la mise en conformité de l'économie nationale avec une position juridique déjà affirmée.

Les objections attendues

Israël conteste de longue date la qualification de « territoires occupés » et considère ces mesures comme discriminatoires, voire comme une forme de boycottage déguisé. Les milieux économiques soulèveront l'incertitude opérationnelle : distinguer un produit issu d'une colonie d'un produit israélien exige des chaînes de traçabilité fiables, et les risques de faux positifs comme de contournement par pays tiers sont réels.

D'un point de vue juridique, la Norvège devra articuler son texte avec ses engagements commerciaux, en s'appuyant vraisemblablement sur les exceptions de sécurité et d'ordre public, ainsi que sur l'obligation de non-assistance dégagée par la CIJ. La qualification pénale devra aussi respecter le principe de légalité : une infraction imprécise serait vulnérable devant les tribunaux norvégiens.

Reste la question de l'échelle. La Norvège est une économie de cinq millions et demi d'habitants ; ses échanges avec les colonies sont marginaux. L'effet matériel sera faible. L'effet démonstratif, lui, ne l'est pas : le texte fournira un modèle rédactionnel prêt à l'emploi aux parlements qui cherchent depuis deux ans comment donner force obligatoire à l'avis de la Haye. C'est sans doute là le véritable enjeu de cette proposition — moins un embargo qu'un prototype législatif.