Il aura fallu moins d'une semaine pour que l'une des présidences les plus stables d'Amérique du Sud s'effondre. Vendredi 6 novembre, le Sénat du Paraguay a destitué Santiago Peña, au pouvoir depuis 2023, pour sa responsabilité dans la faillite de la banque numérique Ueno. Le vice-président Pedro Alliana a prêté serment dans la foulée, tandis que la justice ordonnait l'arrestation de l'ex-président, assigné à résidence.
Une destitution à l'unanimité, en une seule journée
Selon l'Associated Press, repris par le Eagle-Tribune, les 44 sénateurs présents ont voté en faveur de la destitution de M. Peña pour mauvais exercice de ses fonctions, mettant fin à l'une des présidences les plus stables du continent. Le seuil requis était de 30 voix sur 45. Le quotidien argentin La Nación précise qu'un seul sénateur était absent.
La séquence a été fulgurante. Jeudi, M. Peña avait annoncé sa démission dans une vidéo. Selon Journal du Coin, la Chambre des députés votait quelques minutes plus tard, par 78 voix contre 0, l'envoi des accusations au Sénat. La séance conjointe du Congrès chargée d'examiner la démission s'est terminée sans décision, faute de quorum, rapporte La Nación.
Pourquoi refuser une démission pourtant offerte ? Parce qu'elle aurait changé le statut judiciaire de l'intéressé. Selon l'AFP, citée par France 24, des constitutionnalistes expliquent qu'un ex-président acquiert le statut de sénateur à vie, assorti d'une immunité parlementaire. Une condamnation en destitution fait tomber cette protection. Vendredi, le Sénat a aussi rejeté, par 39 voix contre, la demande de M. Peña d'un délai de 72 heures pour préparer sa défense. Celui-ci dénonçait une procédure irrégulière, ayant reçu un acte d'accusation de 15 pages et environ 300 pages d'annexes quelques heures avant l'audience.
Le verdict rendu, la justice a ordonné son arrestation. Selon La Nación, l'Unité spécialisée des délits économiques et de lutte contre la corruption a requis sa détention minutes après le vote, et l'ex-président purgera une détention à domicile. Sa première déclaration devant le parquet est attendue samedi. L'ancien président de la Banque centrale, Carlos Carvallo, est lui aussi visé par un ordre d'arrestation.
Ueno : anatomie d'une faillite bancaire
Tout part de la banque Ueno, qui revendiquait 2,94 millions de clients, soit près de la moitié de la population du pays, selon l'AFP. Son effondrement a été très rapide. D'après Perfil, la crise s'ouvre le 29 octobre, quand l'établissement informe la Banque centrale (BCP) qu'il ne peut reconstituer environ 70 millions de dollars américains de réserves obligatoires. Le 3 novembre, la BCP lance une procédure de résolution. Son ratio de solvabilité était tombé à 5,56 %, contre un minimum réglementaire de 12 %, selon La Nación.
Les services ont été coupés d'un coup : application, cartes, guichets. Les fonds publics sont aussi pris au piège. Infobae évoque environ 380 millions de dollars de l'Institut de prévoyance sociale (IPS), dont les dépôts de quelque 32 000 retraités, ainsi que des sommes de la compagnie d'électricité ANDE et du barrage binational d'Itaipú. Les enquêteurs soupçonnent des prêts consentis à des sociétés liées au Groupe Vázquez, propriétaire de la banque. Le parquet a inculpé 27 personnes, dont huit dirigeants d'Ueno.
Le fonds de garantie des dépôts couvre jusqu'à 75 salaires minimaux mensuels par déposant, soit 228,3 millions de guaranis (environ 38 000 dollars américains). Les autorités estiment que 97 % des déposants sont intégralement couverts. Mais l'agence de notation Moody's souligne que, en valeur, seulement 30 % des dépôts entraient dans cette limite, d'où une incertitude pour les grosses sommes et les entreprises. Le fonds disposait d'environ 1,6 milliard de dollars de liquidités en septembre, soit à peu près le double des dépôts assurés d'Ueno. Les remboursements ont commencé par tranches.
Le conflit d'intérêts au cœur de l'accusation
Le lien avec la présidence tient en trois points, selon l'AP rapporté par QZ. Les chefs d'accusation citent la participation de M. Peña dans la société holding d'Ueno, qu'il dit avoir cédée en 2025, la nomination d'un ancien dirigeant d'Ueno à la tête de la Banque centrale et les dépôts de fonds de pension publics dans la banque au-delà des limites légales. M. Peña, économiste de formation, a rejeté toute relation inappropriée. Il affirme avoir investi il y a six ans dans une maison de crédit devenue ensuite Ueno Holding, mais jamais dans la banque elle-même.
La justice ne s'arrête pas là. Le procureur général a ouvert trois enquêtes pénales sur la supervision et la résolution d'Ueno, le placement de fonds publics dans la banque et les actions des autorités, selon CNN rapporté par QZ.
Une querelle au sommet du Parti colorado
La crise est aussi une affaire de pouvoir. Le Parti colorado domine la vie politique paraguayenne, et c'est en son sein que s'est jouée la partie. Selon Journal du Coin, son patron, l'ex-président Horacio Cartes, a déclaré que son camp ne se rangerait pas du côté du pillage des fonds publics, privés et des retraités. La Nación rapporte, de son côté, l'analyse de spécialistes selon lesquels le scandale aurait été lancé à l'initiative de M. Cartes, qui aurait fait demander des informations sur Ueno à la Banque centrale par l'intermédiaire de ses parlementaires. Il s'agit d'une lecture d'analystes, non d'un fait établi, mais elle éclaire la rapidité avec laquelle la majorité a lâché le président.
Le cadre est celui d'un régime présidentiel sans second tour de piste : la Constitution fait de M. Alliana, automatiquement, le successeur.
Pedro Alliana, un homme d'appareil aux commandes jusqu'en 2028
Àgé de 52 ans, Pedro Alliana a prêté serment vendredi soir. L'AFP rapporte qu'il a promis que les épargnants touchés par le « chaos financier » seraient pleinement indemnisés et qu'ils ne seraient pas laissés seuls. Selon Bloomberg Línea, il a exigé des résultats rapides, en privilégiant les moins nantis, et déclaré que sa transparence était « non négociable ». Son mandat court jusqu'au 15 août 2028.
Son profil est celui d'un homme d'appareil. Infobae le décrit comme un dirigeant du mouvement Honor Colorado, ancien gouverneur du département de Ñeembucú, ancien député et ancien président de la Chambre basse, proche de M. Cartes. Il a présidé le Parti colorado de 2015 ou 2016 à 2023, selon les sources, qui divergent sur l'année de début. Sa position est délicate : une demande de destitution déposée contre lui par des élus a été écartée jeudi par 48 voix contre 30, d'après Bloomberg Línea. Selon Latin Times, il avait confirmé en avril son intention de briguer la présidence en 2028, un calendrier désormais bouleversé.
Marchés et agences de notation : une inquiétude mesurée
Les marchés ont réagi, sans panique généralisée. Selon El Tribuno, le dollar a gagné près de 10 % face au guaraní en quatre jours, et le risque pays mesuré par J.P. Morgan est passé de 119 à 138 points de base. Ueno pesait environ 9 % des dépôts et 8 % des prêts du système bancaire, selon Moody's.
L'agence juge la crise négative pour le crédit du secteur bancaire, mais gérable si la résolution est rapide et ordonnée. Elle n'anticipe pas d'effet immédiat sur la note souveraine du pays (Baa3, perspective stable), appuyée par une croissance solide et une dette publique d'environ 38 % du PIB. Elle estime qu'un gouvernement Alliana conserverait vraisemblablement le cadre économique actuel, mais avertit qu'une incertitude politique prolongée pourrait nuire à la confiance des investisseurs. Moody's relève aussi que la faillite expose une faiblesse de gouvernance de longue date, avec des indicateurs de contrôle de la corruption situés au 25e percentile ou en dessous parmi les pays notés.
Une dimension internationale existe : selon Above the Norm News, Ueno avait levé 350 millions de dollars américains auprès d'investisseurs étrangers en mars 2026 par une émission obligataire de droit new-yorkais, dont les détenteurs font désormais face à l'incertitude. Le même média note qu'aucun élément vérifié ne montre, à ce stade, une contagion à d'autres banques.
Ce qu'il reste à trancher
Plusieurs questions restent ouvertes. La première est judiciaire : les trois enquêtes devront établir si des fonds publics ont été placés à tort et si la supervision bancaire a failli. La deuxième est financière : l'issue du bilan d'exclusion de la Banque centrale, qui dispose d'un maximum de 15 jours, dira ce que récupéreront les déposants dont les avoirs dépassent la garantie. La troisième est politique : le Congrès doit encore pourvoir la vice-présidence, selon Latin Times.
La rue, enfin, a joué son rôle. Des manifestants rassemblés devant le Parlement réclamaient que M. Peña soit mis « en prison », selon l'AFP, et La Nación fait état de scènes de liesse après le vote. Le nouveau président hérite d'un pays où la confiance dans le système bancaire et dans les institutions est profondément entamée, et d'une majorité colorada qui devra démontrer que la sanction du chef de l'État n'est pas seulement un règlement de comptes interne.
